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9 août 2019 5 09 /08 /août /2019 11:43

LAURE A L'OEUVRE, Chapitre H, pages 53 à 55

 

(Vendredi 8  août)

 

Chapitre H

 

 

          Est-ce que cela n’avait pas été la source même de son inspiration que ’offrir à l’élaboration de l’imagination les souvenirs ancrés en elle dès la toute petite enfance ? Ce n’était d’ailleurs pas la formulation à adopter : cette élaboration n’avait jamais rien eu de conscient, de voulu, de commandé, elle avait œuvré en secret, depuis longtemps peut-être, ou se manifestant brutalement, sous la pression d’une rencontre, d’une association – d’un simple mot, même, en tout cas les images et les émotions étaient soudain apparues à sa conscience sous forme de texte irrépressible, il fallait le transcrire, il brûlait il s’imposait il commandait, elle aurait sans doute étouffé si elle n’avait pas obéi, il n’était pas question d’oser résister ni même de tarder à suivre. Transcrire, oui, les mots venaient tout seuls, mêlés aux images ou aux sentiments, recréant l’émotion, refaisant tout un contexte en partie oublié qui reprenait vie presque mieux qu’il n’avait jamais palpité. C’était bien le souvenir tiré de l’oubli, l’atmosphère d’un instant avec ses couleurs – parfois ternies, un peu fanées, presque poussiéreuses, mais qu’il s’agissait de rafraîchir : l’imagination avait le pouvoir d’effectuer ce rajeunissement de la vision avec tact, avec délicatesse , de manière que le passé pût réapparaître aux yeux du cœur, en redécouverte, en reconquête, en retrouvailles, et ce, sans le moindre soupçon d’une trahison, car la fidélité du cœur veillait au grain dans l’ombre.

          Elle se jugeait apte à cette analyse où l’imagination s’activait, elle était prête à la soutenir mordicus si on en avait douté. N‘avait-elle pas transcrit des souvenirs à ranger dans toutes les catégories possibles, essentiellement les souvenirs nus et puis les autres ? Curieusement, les autres avaient été les premiers à se présenter dans son écriture, nés d’une image peut-être – une voiture à cheval traversant la Bresse dans le brouillard, la cour d’une poterie avec ses fosses à glaise, un grand-père ramenant de chez une nourrice indigne, en le tenant sur son bras tout le long de la route, le petit-fils orphelin qu’il fallait bien élever, cela tout au début de l’aventure littéraire – combien d’autres encore cueillis au-delà du cercle familial si propre à inspirer au départ…Le souvenir tout mêlé à l’imagination pour démarrer son aventure d’écriture, la mémoire travaillant comme une forcenée ravie, les images acquérant une véracité peut-être mensongère mais d’une puissance irrésistible… C’était elle et non le grand-père de Bourg qui avait traversé la Bresse dans ce rideau de brouillard s’épaississant ou s’effilochant selon les zones, c’était elle qui avait redécouvert l’auberge d’Antoinette avec Antoinette et le vieux beau-père et le chien Tambour, c’était elle et non point le grand-père de Bourg qui avait retrouvé là l’Antoinette de ses années folles, qui s’était – si brièvement – installée dans une niche secrète de bonheur redécouvert au terme d’une vie sans joie, c’était elle qui avait monté l’escalier derrière les chaussons de la femme avec un cœur battant de jeune homme qui allait sans doute recommencer l’aventure de l’adolescence toujours crue si lointaine et qui pourtant allait se remettre à palpiter…

          Parce qu’au fond ces souvenirs n’étaient pas les siens, mais ceux des siens, ce qui lui donnait quelque droit à fouiller ce passé où sa mémoire à elle allait œuvrer en leur nom. La vérité des dires, des faits, des êtres, elle la devinait d’après les rudiments d’histoire familiale dont sa mère avait été si avaricieuse, si retenue, si discrète, et qui semés sur son enthousiasme avaient immédiatement repris racine prospéré grandi. Et c’était cette vérité-là qu’elle décrivait, telle qu’elle sortait de l’imagination, avec ses couleurs, ses formes sans cesse changeantes, ses solidités et ses évanescences. Elle avait même poussé le vice – d’une certaine manière, oui, c’en était un – jusqu’à ne pas faire de recherches dans les états-civils des mairies tant qu’elle n’avait pas établi les faits familiaux par le jeu des sympathies ou la logique des déductions, s’enorgueillissant de voir au moment tardif de la vérification par les écrits authentiques qu’elle avait toujours imaginé le vrai. Une manière comme une autre de laisser le haut du pavé aux contacts avec les humains, de préférence aux registres poussiéreux et atones qui certes établissaient les faits (morts et naissances, mariages et divorces) mais qui, impersonnels et sentant l’encre, dégageaient la maigre chaleur d’un procès-verbal.

          La mémoire et l’imagination oeuvraient de conserve, tendrement appuyées l’une à l’autre, ne faisant que s’aider sans la moindre jalousie. Le passé ainsi sortait de sa pénombre, parfois même il s’extirpait des ténèbres comme s’il lui était impossible de résister à l’appel de son nom. Les visages finissaient même par apparaître, secondaires sans doute, s’effaçant devant le lent surgissement des individus eux-mêmes déjà précédé par l’exhumation des tonalités, des atmosphères, des lieux, des luminosités. Si l’on ne sentait pas ce passé vibrer, repris par des frissonnements qu’il avait dû connaître à l’origine et tout gonflé de choses encore à naître, ce n’était pas la peine de l’évoquer, ce n’était pas la peine d’écrire, ce n’était pas la peine de se prétendre écrivain.

          C’était ainsi que chez elle travaillaient la mémoire et l’imagination, modelant presque jusqu’à leur allure définitive les images qu’elles avaient peu à peu fait sortir de l’informe. Elles s’étaient toujours entendues comme larrons en foire, enflant agrandissant élargissant gommant illuminant, sans suivre d’autre règle que leur caprice raisonné. Elle les avait toujours senties se démener au fond d’elle jusqu’à ramener au jour ce qui désormais pouvait s’appeler souvenir, et qui était recréation parcourue de vibrations tendres, dans la masse, pourvue d’une coloration ou d’un camaïeu de nuances qui ne bougeraient plus une fois adoptés. Elle rejetait  avec vigueur cette objection – aux yeux d’autrui peut-être inévitable – d’un embellissement contre lequel ni elle ni les forces oeuvrant ensemble ne pouvaient rien, c’est-à-dire d’une déformation parfois imperceptible  mais parfois aussi intrépidement désinvolte, qui gauchissait l’ensemble en l’écartant avec résolution du magma d’origine, lorsque tous les éléments à moitié oubliés à moitié endormis aspiraient en aveugles à reprendre vie une fois encore. Par exemple pouvait-on dire qu’il y avait trahison lorsque, reconstruit, l’envahissait le souvenir du goût de la semoule au lait qui avait attaché au fond de la casserole et dont un jour faste d’Occupation elle avait eu la permission de racler ce caramel presque déjà noir ? osait-elle avouer qu’elle avait pleuré en secret pendant ce travail frénétique, non parce qu’elle n’obtenait pas grand-chose malgré son obstination mais bien parce que le goût de la semoule d’antan avait été trop fort, trop douloureux, trop bouleversant ?

          Y avait-il  trahison lorsque l’envahissait le souvenir de la saveur des reines-claudes du jardin de son père – des reines-claudes de Cusset, disait-il avec emphase – plus dorées que vertes et d’un moelleux liquide de compote déjà faite ? Ou celui de la couleur et du goût des raisins transparents obtenus à grand renfort de formules polies du vieux grand-père taciturne, à la dernière visite juste avant la déclaration de la guerre (la dernière fois, en fait, où elle eût jamais vu l’aïeul, car plus tard il y avait eu la Ligne de Démarcation que seul son père, pour les obsèques, avait eu le droit de franchir sur son vélo à condition de rentrer au bercail en zone occupée sous soixante-douze heures). En fait, le souvenir fonctionnait merveilleusement pour l’évocation des saveurs ou des parfums, plus déclencheurs encore que le toucher ou l’image…

          Oh elle ne manquerait pas de matière dans les discussions que Vuk l’avait si instamment priée d’avoir avec lui. Elle était touchée, d’abord, de la dévotion qu’il lui vouait, de la ferveur avec laquelle il se disait prêt à recueillir la moindre miette de ce qu’elle pourrait lui révéler sur ce qui rendait son écriture inimitable, mais aussi de la profondeur de son intérêt : elle devinait qu’il était déjà mordu par le tourment d’écrire et qu’il était prêt à tirer le moindre bénéfice de tout ce qu’il considérerait comme une confidence à son profit. Ils en arriveraient très bientôt à  jouer cartes sur table, elle sentait qu’il lui parlerait sans tarder de ses propres efforts – peut-être en était-il déjà passé à un autre stade que la simple envie d’écrire, peut-être avait-il déjà démarré autre chose que de simples essais fragmentaires : il lui dirait tout cela, mais il fallait attendre qu’il fût totalement en confiance avec elle, leurs rapports d’amitié ne faisaient que s’approfondir et se consolider, toutefois de sa part à lui avouer à l’écrivain sur l’orbite de qui il avait lui-même tenu à venir se placer qu’il avait entrepris de lui faire concurrence ne serait pas facile, il faudrait une occasion, une atmosphère, une conjonction de plain-pied – il fallait attendre, quoi, mais chaque jour s’en rapprochait, ce serait entre eux un beau moment d’empathie. Il fallait attendre.

         

                                                                                            (à suivre)

 

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