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15 novembre 2019 5 15 /11 /novembre /2019 19:14

 

 

 

LAURE A L ŒUVRE, chapitre K, pages 81 à 83

 

 

(vendredi 8 novembre)

 

 

CHAPITRE K

 

Et il était fort possible que les pense-bête si longtemps négligés fissent remonter au jour certains faits de sa carrière universitaire qu’il aurait mieux valu laisser dormir, mais c’était précisément le bon moyen de voir si sa philosophie l’avait aguerrie contre des évocations de voix, de visages, d’allures hostiles ou déplaisantes, et si elle s’en était détournée avec roideur, après cette rupture qui avait coïncidé avec l’adoption d’une seconde carrière où elle avait enfin trouvé la liberté, il s’était écoulé assez de temps pour qu’elle pût affronter de nouveau cette atmosphère délétère sans en souffrir : peut-être même allait-elle pouvoir par moments en sourire ou au moins en hausser les épaules. On verrait bien. En tout cas, cela changerait un peu de ces autopsies auxquelles la contraignaient et l’avidité de Vuk à percer ses secrets, et sa propre complaisance à se laisser faire. D’ailleurs, si deux ou trois lambeaux d’écrit à la suite ne lui rappelaient rien du tout, le remède  à cette perte de temps serait vite trouvé.

Mais voilà qu’ils donnaient ! Un papier un peu plus grand, une feuille de carnet – oui, elle se rappelait ce carnet datant de ses années de Fac et qu’elle avait voulu utiliser jusqu’au bout sans y parvenir. Quelques noms – chers collègues – regroupés car tous atteints d’une déformation comique signifiante, tout prêts pour une utilisation romanesque à la satire impitoyable. Jocrasse la planche pourrie, bardé de décorations, responsable d’un chantier de fouilles archéologiques en Corse d’où émanaient (et c’était curieux : c’était toujours au début de la période des examens de Licence) d’où émanaient des messages de découvertes d’ossements ou de pierres qui réclamaient l’intervention de ses compétences toutes besognes cessantes :  il cessait donc les siennes, il soupirait de devoir laisser les corrections de copies et les interrogations d’oral à se partager entre les confrères, mais le passé de la Corse c’était le passé de la Corse, il lui fallait porter sa science là où l’appelait l’avenir des sciences humaines). La Boiteuse, cette claudicante vipère dont l’objectif était multiple mais peu universitaire (à savoir, faire battre des montagnes en suscitant calomnieusement des rivalités imaginaires par ses propos de fiel et son génie de l’intrigue, terroriser les jeunes étudiantes à l’air naïf surtout si elles étaient jolies, faire des propositions malhonnêtes aux étudiants mâles à sex appeal prononcé jusqu’à se tromper de cheval – oui, elle n’inventait rien, les étudiantes terrorisées qui se couvraient d’eczéma pendant les cours de la Boiteuse et qui venaient dans son bureau à elle Laure lui montrer leurs rougeurs auxquelles il fallait un grand moment de calme pour disparaître, ou l’étudiant  gay, certes beau comme un dieu avec sa petite perle à l’oreille gauche, qui était venu lui raconter les marchés proposés par la dame en soulignant délicatement qu’elle s’était trompée d’adresse – il caressait avec tendresse le lobe d’oreille avec sa perle, elle le voyait encore, comme ils avaient ri ! – tout cela elle ne l’inventait pas, cela avait fourni de la matière pour une élaboration ultérieure qui n’avait jamais vu le jour et ne le verrait jamais, mais dont elle avait pris note, et c’était tonique de retrouver ces noms méprisés.

Mais il y en avait d’autres, Raton par exemple (c’était le nom qu’il devait porter dans son avatar littéraire), ce type brillant que la Boiteuse avait possédé comme une chose, le coupant de toute possibilité d’aventure amoureuse avec une secrétaire qui lui eût parfaitement convenu, s’immisçant dans toutes ses relations d’amitié pour les détruire sans en avoir l’air, le dénervant comme on dénerve des aiguillettes de poulet, lui ôtant toute personnalité, finissant même par contrarier tous ses efforts pour terminer sa thèse. La sorcière, la mauvaise fée, la ravageuse – et ivrognesse avec cela : Laure se rappelait l’avoir vue danser  sur une table du secrétariat des Lettres avec le parapluie et le chapeau d’un collègue. Et certes il y en avait un autre pour dire qu’elle avait le mauvais œil, qu’elle jetait des sorts – Remise, s’appelait-il sur le carnet (elle avait barré Fouenneau par crainte qu’en lisant on ne sût pas que cela voulait dire Grange à foin, et c’était bien dommage) – mais toujours par derrière et en filant doux devant elle comme s’il n’était qu’un petit garçon. Il aurait pu pourtant lui envoyer à la figure, en face à face, qu’il savait comme elle s’offrait aux chauffeurs de taxis quand la faculté l’envoyait en mission pédagogique en Egypte.

Non, elle n’en ferait rien, l’aversion qu’elle avait pour cette femme avait perdu de sa force, elle ne voyait plus que son côté grotesque et vicieux, mais elle en avait souffert. Quand elle voyait quelqu’un lui manifester de la froideur, elle savait qu’il y avait eu une calomnie de la Boiteuse à son égard (c’était d’ailleurs juste un moment où la Boiteuse lui faisait le plus de sourires et d’amitiés), et elle n’avait jamais oublié la démarche solennelle d’un de ses amis du Département des Lettres, venu la voir dans son bureau au cours d’une de ces histoires intestines qui occupaient toutes les conversations : « Je suis venu te dire seulement qu’il te faut te poser la question : à qui nuis-tu ? à qui portes-tu ombrage ? » et qui était reparti aussitôt, toujours solennel et théâtral, pour la mettre en garde sans dénoncer personne. Mais c’était clair comme de l’eau de roche.

Vraiment, elle n’avait jamais pensé que l’évocation de ces tristes sires qu’elle avait eus comme collègues – envieux, venimeux, sournois – pourrait se faire en suscitant le sourire, avec cette démarche théâtrale d’un ami faisant figure de dénonciation qui apportait un peu de chaleur et de soutien à la collègue malmenée par les autres dans son dos.

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