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29 janvier 2009 4 29 /01 /janvier /2009 13:36

Avec tous ces souvenirs d'enfance qui me reviennent sans arrêt en foule (est-ce un signe de gâtisme? cela m'étonnerait tout de même, mais on ne sait jamais), je me sens environnée de membres de ma famille, tels que je les ai connus dans mes premières années, ou surtout peut-être tels que ma mémoire les a fixés pour moi. J'avais assisté, au temps des "Noeuds d'argile", à cet étrange phénomène que leur personnalité, leurs traits, le son de leur voix proposaient : ce n'était plus jamais eux autrement que par le filtre de mon écriture. Les noms s'étaient modifiés; ainsi celle qui pour moi, de toute éternité, avait été ma Babouchka, était devenue Jeanne (presque prononcé avec la gravité de Jeanne Moreau au téléphone : Ici Jeânne). Voyez aussi comme peuvent jouer d'infimes faits secondaires : j'avais pendant un temps voulu appeler le tome I des Mains nues "Le voyage du père", avant d'avoir vérifié que Bernard Clavel s'était déjà emparé de la chose, et je m'étais fixée sur "Babouchka" pour le Tome II - un temps en retard sur Marina Vlady qui, en bonne Russe, donnait en même temps ce titre à ses propres souvenirs d'enfance. Elle publiait, donc elle avait un temps d'avance sur moi, j'avais dû m'incliner. Après tout, l'"Histoire de Jeanne" en sous-titre du "Grain du chanvre", ça n'était pas si mal non plus. Mais Jeanne avait facilement pris pour moi la place de Babouchka. C'était aussi que par rapport à ma Babouchka j'avais mon regard de petite-fille (le chapitre du Grain du Chanvre intitulé "Séverine dialogue avec le silence" restranscrit ma dernière promenade avec ma grand-mère se débattant contre son aphasie), tandis qu'ailleurs ce n'était plus la grand-mère que je voyais, mais la jeune fille amoureuse et têtue (son entêtement m'a été fidèlement, intégralement transmis par le jeu de la  persistance des gènes), la jeune femme brisée, la jeune veuve dont le corps recommençait à vivre, puis à travers une vie épique toute en remous et recommencements la femme de tête qui menait tout d'une main de fer (sans même toujours le gant de velours pour faire illusion). Et la cousine de Jeanne, sa Cousine Jeanne, qui dans la famille n'avait jamais été appelée autrement que la Tante Muller puisque c'était son nom de femme, voilà qu'elle devenait dans nos rangs la Cousine Fischer, avec la même belle voix ample de contralto; le port de reine, l'humour permanent, la folie des chats (tiens tiens!), la force dans l'adversité... A telles enseignes que même aujourd'hui il m'est malaisé de distinguer la part d'enjolivement qui s'est greffée sur la vérité des faits, des dires, des traits : la greffe a si bien pris, elle a si vite adopté la sève que l'opération lui offrait, elle est si bien partie dans la direction qu'on souhaitait lui voir prendre qu'elle est devenue partie intégrante du végétal rajeuni. (Qu'on ne dise pas par ailleurs que le processus de la greffe m'est étranger : "Matinée au Jardin" en donne une lumineuse démonstration au niveau humain, tandis que "Diptyque" dissèque le processus au niveau de l'écriture - ce n'est pas une obsession chez moi, mais cela a toujours été un problème fascinant).

Bon. Vous avez quelques exemples à partir desquels ruminer sur les enlacements complexes de la vérité et de la fiction à propos de personnages. Vous allez voir que ça va nous ramener tôt ou tard au domaine du biotope - est-ce que ça vous fait peur? Moi j'envisagerais plutôt ça avec sérénité, mais vous et moi... Eh bien précisément, la balle est dans votre camp. Protestez si ce que je vous dis ne vous convient pas, protestez! D'autant qu'aujourd'hui, 29 janvier, la protestation est généreusement à l'ordre du jour. C'est très bien! Tout ce que je vous demande, c'est que vos chats n'en souffrent pas. A demain.

                                                                                   Lucette Desvignes 

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