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10 avril 2009 5 10 /04 /avril /2009 15:40

     Vous connaissez mes scrupules, j'espère, en ce qui concerne mes rapports avec vous : j'allais vous annoncer "Marivaux, suite",  mais comme je ne suis pas sûre de vous alimenter en marivaudages pendant tout ce chapitre, j'aime mieux, honnêtement, élargir le champ de vision. On reviendra sur Marivaux à l'occasion,  il ne faut tout de même pas que les uns ou les autres - moi d'un côté, vous de l'autre, mes belins-belines - nous nous sentions encorsetés coincés ficelés : vous finiriez par me fuir comme la peste (rassurez-moi : l'exode n'a pas encore commencé? l'ennui n'a pas encore ravagé vos rangs? vous êtes toujours aussi nombreux à m'écouter?) et moi je finirais au désert, comme Alceste, sans la moindre lueur de confiance en la nature humaine. Donc, on reviendra sur Marivaux à l'occasion. Aujourd'hui, certes, toujours théâtre, mais je voudrais revenir sur "Les Justes" et "Les Mains sales" (vous allez dire que j'ai beau les trouver poussiéreuses, j'y reviens toujours, sur ces pièces plus marquées par leur époque qu'on ne veut bien le dire). Je pense à la future (et très proche) mort de Dora, qui prend la suite de Yanek pour la prochaine bombe : elle sait qu'elle y laissera sa peau,  mais elle la lancera pour être sûre de mourir. Parce qu'elle ne peut supporter que Yanek soit mort en la laissant seule. Je pense à la raison pour laquelle Annenkov  est entré dans les rangs de l'armée secrète : - "Depuis quand n'as-tu pas aimé, Boria? - Quatre ans. - Depuis quand es-tu à l'organisation? - Quatre ans.(Silence)". Et avec Sartre il y a toute une complexité d'arrière-plans sentimentaux qui gâchent la spécificité de l'engagement politique. Cela fait réfléchir tout de même, puisqu'on considère ces deux textes comme les deux grands drames sur l'engagement dans la lutte armée, secrète, en rébellion contre le pouvoir en place. Et si en plus on considère de près les deux héros qui vont gaiement à la mort, Hugo parce que le parti le juge "non récupérable", Yanek parce qu'il a jeté la bombe et tué le grand-duc, on s'aperçoit que les deux auteurs les ont faits d'une espèce plus raffinée : Hugo est "un aristocrate", Yanek est " le barine".Qu'est-ce à dire, mes belins-belines? Faut-il du sang bleu dans les veines pour se rébeller, pour entrer dans la résistance quelle qu'elle soit? Dommage qu'ils soient morts, et morts déjà depuis longtemps, ces deux dramaturges; je leur aurais volontiers demandé ce qu'ils pensaient tout au fond d'eux-mêmes en donnant cette distinction particulière à leurs héros. C'est vrai, ça, la question se pose.
Et moi, ce genre de question-là, ça m'agace puissamment de ne pouvoir y répondre ni m'adresser à quiconque le pourrait. C'est comme si tout d'un coup j'avais trouvé un ver dans un fruit.
     Mais c'est tout de même quelque chose que de constater que les éléments sentimentaux sont quasi indispensables pour donner forme humaine à une pièce de théâtre. Là j'ai été un peu obligée de gratter sous la surface pour les mettre en lumière, pourtant chez Camus il y a un passage qui devrait être analysé de près, on passe trop vite sur des répliques données à voix brève. Stepan - le dur, le graniteux, le blindé contre le sentiment - est chargé de "raconter" comment est mort Yanek. C'est Dora qui pose les questions, en refoulant son émotion. Et, alors que son compte-rendu est déjà fait, Stepan ajoute quelques détails : comment il était habillé, comment il a frotté une petite tache de boue sur sa chaussure - manifestement il invente, afin de répondre aux questions de Dora. Il y a dans ce bref passage une émotion qui se remarque difficilement à la représentation - du moins ici ne l'ai-je pas perçue, elle doit s'ajouter, distincte d'elle, à l'émotion générale concernant la mort de Yanek : c'est, dans le texte, le bouleversement en profondeur du terroriste à tout crin qui s'émeut de la douleur d'une femme, même s'il donne comme raison à ceux qui s'étonnent de cette perception de tant de détails (alors que le récit est déjà de seconde main) qu'il a posé les questions pertinentes au transmetteur de l'événement parce qu'il était plein d'envie du héros et de son sort. J'ai aimé cette ouverture silencieuse sur des sentiments silencieux. C'est là que les "characters" deviennent "round", plein de sens et de chair, au lieu de rester dessinés dans du carton depuis le début de l'aventure écrite. Vous voyez, mes belins-belines, je reviens toujours à mes idées fixes. Puisque c'est pour vous faire 
réfléchir, qui pourrait s'en plaindre, à part vous? N'allons pas plus loin. Les chats, les chats! A demain.

                                                                                                         Lucette DESVIGNES.





















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