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8 février 2012 3 08 /02 /février /2012 08:39

Lecteurs et lectures

 

            Je me demande si nous ne toucherions pas là ce qui fait qu’un public se régale de médiocrités, au lieu d’apprécier et de défendre les romans sans doute plus ardus à lire mais qui apportent à la lecture un plaisir d’une tout autre qualité. Car ce fut – c’est encore – pour moi une considérable source d’étonnement de voir les foules se précipiter sur certains titres (qui les leur a recommandés d’abord ? par quels canaux secrets et mystérieux se sont-ils propagés, souvent comme une traînée de poudre ? pourquoi tout d’un coup tout le monde  a-t-il lu ces livres dont vous-même, pourtant bien placé dans ce domaine et qui devriez être parmi les premiers au courant, découvrez en même temps le titre et l’auteur ?). Qu’est-ce qui pousse les foules vers la littérature de gare, et non vers celle qui récolte, selon la formule un peu dédaigneuse, un  succès d’estime ? Qu’est- ce qui fait que lorsque Claude Simon est honoré du Nobel de littérature, un journaliste inculte titre « Le Nobel de Littérature décerné à un vigneron inconnu » ? – avec, reconnaissons-le, une bonne partie de la population pour s’étonner en sa compagnie en découvrant «  un obscur auteur » élevé à la dignité suprême… La réponse tient sans doute dans cette disposition d’esprit du lecteur : il doit, « face à l’éparpillement de son propre être, disposer de la capacité intérieure de rassembler une brassée de soi-même unitaire ». Or combien de lecteurs disposent de cette qualité ? combien cherchent dans la lecture, outre une distraction facile sans danger pour leurs neurones, l’image de leur propre système de vie et de réflexion, dans la crainte de tout changement de perspective qui pourrait les désarçonner ? Ils fuient la plongée en terrain nouveau, en structures mentales inédites, en formulations qui leur feraient dès l’abord se sentir dépassés…Pas question pour eux de lâcher TF1, leur niveau familier de ronronnement docile, et de s’aventurer sur d’autres programmes : cette littérature de gare qui leur convient, c’est du TF1 en matière d’information ou de variétés. Ne nous étonnons pas qu’en matière de lecture ou de télévision le niveau soit le même pour un public identique sans ambition intellectuelle marquée. C’est là-dessus que l’imposture va se greffer, gloutonnement.

 

 

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commentaires

S
Je m'aperçois que j'ai écrit exactement le contraire de ce que je présumais exprimer, au deuxième paragraphe (lapsus calami, et calamiteux !). Il faudra donc lire : Habitants de l'inconnu, nous ne<br /> pouvons nous rendre à l'inconnu qu'avec confiance, patience et ténacité. Ne possédant pas une connaissance claire et distincte de ce que nous sommes, et cette connaissance étant exclue par le<br /> principe de notre constitution psychique, l'étrange et l'étranger étant une part de chacun de nous, le roman de bon aloi, cet inconnu, devrait entrer en résonance en nous, dans notre obscure<br /> chambre des échos, sans que l'inquiétude nous vienne troubler.<br /> <br /> Dès lors que l'on admettra cette part d'étrangeté en nous, le roman trouvera un accueil en nous. Qui croit se résumer à un être logique, agissant selon un vouloir transparent et réfléchissant selon<br /> les normes du raisonnement, et qui exclut la part des affects et des processus inconscients, ne pourra pas s'entrouvrir, s'épanouir, se dorer au soleil du roman, et vibrer à des irradiations qui<br /> s'insinuent, vibrer à des résonances qui pour paraître étrangères ne sont pas davantage cryptées que nos profondeurs.<br /> <br /> --- Un exemple : pour lire "Cent ans de solitude", j'ai dû emprunter la voie de la version portugaise, langue voisine du castillan (de l'espagnol), et c'est seulement dans l'étrangeté de la langue<br /> portugaise, rendu attentif aux mots eux-mêmes et au tissu du roman de García Márquez, que j'ai pu goûté cette œuvre, la version française me tombant des mains.
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S
Chère Lucette Desvignes, je crois qu'il faut, pour être un bon lecteur, et ce "falloir" n'est pas celui d'un commandement divin, ni celui d'un idéal qui brillerait hors de portée, admettre<br /> qu'existe en nous, sous-jacent, ce terrain mouvant où l'on peut emprunter des sentiers ressuscitant des passés toujours présents en nous, ce qui par l'oubli fut refoulé et délaissé, et qui nous est<br /> devenu inconnu, et n'attend que des mots pour de nouveau s'agencer et déployer ses secrets.<br /> <br /> Il faut admettre que nous ne sommes pas des êtres qui se possèderaient, comme un ordinateur possède une mémoire totale, absolue, immédiate, et conjuguant tous les temps, sans zones d'ombre, mais<br /> des êtres qui sont habités par l'inconnu, que Sigmund Freud a formalisé sous le terme d'"inconscient", et qu'habités par l'inconnu, qui affleure à notre conscience par les rêves, il y a là un<br /> réservoir qui réclame notre curiosité. Aussi, habitants de l'inconnu, ne pouvons-nous partir vers ce qui requiert notre capacité à nous laisser pénétrer par l'inconnu (des mondes faits de mots<br /> étranges) avec tranquillité et abandon, ainsi qu'avec patience et ténacité.<br /> <br /> Le plus grand danger que court l'imaginaire, cette fonction de rêverie qui est entée dans nos processus inconscients, est l'oblitération de ceux-ci par la réserve d'images et d'affects que nous<br /> procurent les médias de masse. Comme si la télévision devenait un inconscient collectif normé, clairement distinct, sans ombres, sans voiles, à ciel ouvert, se substituant à l'imaginaire et<br /> l'évinçant. Il y a là en train - à mon avis - une puissant arasement et une uniformisation de ces sentiers intérieurs qui nous parcourent.
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