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12 février 2010 5 12 /02 /février /2010 12:00
     J'ai une amie marocaine, une très chère amie marocaine, qui ignore sa véritable date de naissance. On lui a un beau jour attribué le 1er janvier d'une certaine année, comme à tous les marmots d'à peu près son âge : pas de nuance, même et surtout si elle était déjà née depuis au moins un printemps et un été, peut-être même deux, voire trois... Tout ce qu'a pu lui donner sa mère comme renseignement, c'est que ce jour-là il faisait très beau, pas encore chaud comme au temps des moissons mais un beau soleil frais et agréable, et que tous les hommes de la maison et du village étaient partis. Non point de leur plein gré, mais parce qui'on les avait ramassés indistinctement, vieillards et boiteux inclus, pour aller "faire de la foule" à quelque cent cinquante kilomètres de là. Une semaine qu'ils étaient partis, ces braves, qu'on avait traînés en deux ou trois endroits sur le passage du roi avec mission de faire des sourires, d'agiter les mains, d'avoir l'air heureux. Pas question d'esquiver ce devoir de vassal : d'abord on venait les ramasser sans les prévenir, l'armée fondait sur eux comme des milans sur des poussins en promenade; ensuite, si l'un d'eux objectait que cet enlèvement allait le priver de ses journées de travail à un moment où le temps pressait dans les champs, il recevait des coups, avec la prison à la clé s'il continuait de rouspéter. On ne rouspétait plus. Et ainsi le roi pouvait s'estimer heureux de l'état florissant de son royaume : si les choses n'avaient pas été si bellement huilées, y aurait-il eu ces foules enthousiastes massées tout au long de son parcours quand il inspectait ses domaines? Pour être sûr de la beauté du décor, on n'hésitait pas à regrouper sur l'itinéraire de sa majesté des machines agricoles, des ambulances avec ambulanciers et ambulancières, une ribambelle de docteurs sous les armes et en tenue, un hôpital de campagne, tout, quoi, pour assurer à sa majesté de doux rêves. Elle faisait des promesses, mais l'air de dire "A quoi bon? Vous avez ici tout ce que vous pouvez désirer...", histoire de préparer les foules à ne pas être déçues que les promesses ne soient pas tenues (mais les foules sont au courant depuis longtemps, elles n'écoutent même plus quand on leur promet la lune). A preuve : personne ne s'était étonné de voir les ambulances et leur personnel médical reprendre la route devant les engins agricoles - batteuse, bulldozers, tracteurs, motoculteurs etc. - de manière à laisser place nette une fois les cérémonies terminées. Peut-être mon amie retrouvera-t-elle quelque élément utile en interrogeant les vieux à mémoire de son village qui faisaient partie du convoi - mais sauront-ils seulement à quel événement impérial majeur ils ont été conviés par la force, un jour de printemps agréable et frais? Je tâcherai aussi de savoir si les manifestants ont été ramenés en camion dans leurs villages ou s'ils sont revenus à pied. On ne sait jamais comment ça se passe, dans ces affaires-là. A demain.
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