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14 février 2012 2 14 /02 /février /2012 10:10

 

 

            Dans une scène du « Misanthrope » (V, 4) où, à la lecture de la lettre de Célimène, chacun en reçoit pour son grade, Acaste,  annonçant que la  diatribe de la lettre va concerner Alceste, lui lance rondement : « Voici votre paquet ». Chacun est visé, personne ne s’en tire avec honneur. De même avec moi, mes belins-belines, dès qu’il est question du public : c’est qu’il est coupable au premier chef, le public, lui qui conditionne la réputation des auteurs, la fortune invraisemblable des uns,  plus tragiquement la survie des autres. Il est facile de compter tout ce que le public complaisant apporte à la rubrique des titres « les plus vendus », ou « en tête de vente depuis quatre semaines » - mais qui comptera ce que ce même public refuse d’aider, de reconnaître, d’encourager ? les romans restés en rade au milieu des centaines apportés sur le marché en septembre, passés au pilon parce que nul n’en a entendu parler ni n’a jamais tendu la main vers leur titre, et qui contenaient peut-être des perles, d’inestimables trésors à jamais inconnus ? Le public écoute ce qu’on « dit à la télé », se fie aux quelques bribes que les annonceurs  distillent dans leurs résumés souvent inexacts ou faussés, obéit à des consignes souterraines dont j’ignore les circuits (« Le Pèlerin ? » le bulletin des paroisses ? les radios à étiquette ?... c’est bien possible). Je ne sais pas comment il faudrait être armé pour faire l’étude de ces circuits, mais je suis sûre qu’ils existent et qu’ils sont solides comme des rocs. Je le redoute, ce public, car c’est peu souvent qu’il fait montre de sagesse, de goût, d’intelligence : il lit souvent comme il lirait un feuilleton dans son quotidien, les pieds dans ses pantoufles et digérant son café de midi, et peu lui chaut si cela vient des tripes   de l’écrivain ou si c’est fabriqué selon des modules à modifier sans grand engagement personnel… et il a la masse pour lui, et il dispose du nerf de la guerre. Il n’a aucun flair pour l’imposture, il s’indigne même qu’on parle d’imposture alors que lui a favorisé acheté lu aimé. Et c’est lui le client roi, le public roi puisqu’il paie. Vous pensez si les imposteurs le caressent dans le sens du poil de la bête !...

 

 

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commentaires

S
Non, Lucette Desvignes écrit "les modules à modifier". C'est plus tubulaire, architectonique ; l'on se représente une sorte de Centre Beaubourg, qui serait un jeu de "légo", comme dans nos<br /> enfances, et que l'on agencerait différemment, sans que rie ne diffère essentiellement de l'aspect que revêt le modèle premier.<br /> <br /> Ah, Madame Desvignes, comme vous êtes sévère avec nos mécaniciens de la littérature, avec les plombiers des mots (sans vouloir porter offense aux plombiers, artisans utiles, eux), avec les<br /> constructeurs qui agencent des modules préfabriqués. Sévère mais lucide.
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S
Très belle formule, et très juste : "fabriqué selon les formules à modifier". L'on sait bien que l'on subit des influences, mais lorsque s'installe une connivence, pour plaire, avec le modèle de<br /> fabrique, à respecter et à répéter, au gré de variations qui sont autant de traits renforçant les tracés préexistants, alors disparaît l'alchimie interne, et s'imposent le calque et le<br /> décalque.<br /> <br /> --- Quant au public, j’aurais cette tendance intime à croire à son inexistence en tant qu'unité ; à partir de quelques comportements d'achat, des "hit-parades" du livre sont censés cerner cette<br /> entité protéiforme et lui donner une épaisseur : en réalité, l'on réduit la singularité de chacun par la statistique la plus fruste et l'on constitue des ensembles qui me paraissent bien<br /> artificiels. Ces outils qui sont ceux du mode de production capitaliste ne pourront jamais rendre compte de la rencontre singulière, mille fois répétée mais toujours dissemblable, entre les<br /> individus et l’œuvre, en ce moment étincelant où vous saisit la beauté, qui vous transporte hors de vous, pour une avènement singulier : celui d'un sentiment de plénitude, qui accompagne toute<br /> œuvre qui se tient du fait qu'elle provient de ce qui pousse au-dedans de l'auteur et demande à être. Prenez, par exemple, "Les Filles du feu" de Gérard de Nerval, et essayez de rester insensible,<br /> distrait, superficiel... Impossible (à mon avis).
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