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11 mai 2019 6 11 /05 /mai /2019 13:07

PETIT MODE D 'EMPLOI

 

          Je suis bien d'accord, même moi toute seule, pour battre ma coulpe : malgré l'allongement tonique des jours, la  soirée était déjà presque en place lorsque la nouvelle livraison de Laure à l'Oeuvre s'est hier envolée vers vous, mes belins-belines. C'est que j'avais eu besoin d'un contrôleur (pas du délicieux Contrôleur des Poids et Mesures du Giraudoux d' Intermezzo à la si poétique conception du monde, mais  d'un technicien expert tout prêt à empêcher l'entreprise de capoter à cause de mes prestations informatiques inopportunes, même à partir du texte soigneusement préparé et délimité). J'ai un peu peur que si vous recherchiez, dans les pages que je prends soin de numéroter pour vous,  des traces du langage de la Mère Cotivet vous ne soyez déçus, les uns ou les autres, parce que vos rapports avec Laure (si vous prenez soin de les suivre d'un vendredi à l'autre) n'auront rien de la bonne franquette à la lyonnaise. Ma foi, mes agneaux, il faut vous accoutumer, aussi bien au développement de la pensée de Laure qui rumine dans sa tête comme elle l'a fait toute sa vie, qu'au déroulement de la réflexion de Vuk qui, parfois presque en miroir, essaie de se délimiter une place à ses côtés à partir du moment où ils ont accepté de partager le temps à vivre :  à tous les deux,  par l'alternance régulière des chapitres, ils vont construire un personnage comme d'autres s'emploient à reconstruire l'Europe. On peut juste leur souhaiter de s'y prendre mieux, ça leur donnera une petite chance supplémentaire de réussite.

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10 mai 2019 5 10 /05 /mai /2019 19:13

LAURE A L ŒUVRE, Chapitre B, pages 14 à 17

 

 (Vendredi 10 mai 2019)

 

CHAPITRE  B

 

          Il avait alors découvert les nouvelles, ces Affaires de Familles aux tonalités si variées, et d’en parler avec enthousiasme à une bibliothécaire amie l’avait conduit à les opposer à un petit recueil précieux déjà épuisé chez un autre éditeur, Famille, familles… -  toujours la même source d’inspiration, la cellule familiale avec ses chaleurs et ses haines, ses jalousies et ses abnégations, ses étouffements et ses réconforts, ses bavardages et ses secrets… C’était vrai qu’entre les deux recueils s’étaient passés presque treize ans, et l’amertume voire la cruauté des premiers textes (en en exceptant toutefois Une Consultation, qui comme un défi à la tonalité d’ensemble avait reçu le prix de l’humour et dont la lecture faisait toujours rire) avait fait place à une mélancolie plus résignée, à des ententes, à des raccommodements raisonnables – en somme, si la sympathie réussissait à s’établir entre les êtres, tout s’illuminait même sur des données douloureuses.

          De fil en aiguille, et sans jamais renier son engouement pour les longues histoires à suivre sur trois générations, il s’était passionné pour ces récits plus brefs, il les avait même traqués chez d’autres éditeurs – et ce n’était pas tout simple : on se demandait d’où venait cette frilosité des maisons d’éditions à faire connaître leurs parutions dès qu’ils s’agissait d’elle – et il avait découvert, toujours par l’intermédiaire d’une bibliothécaire obligeante et non par le biais de libraires souvent restés en dehors du coup, les deux volumes de Sept Pas de Deux, ces Arabesques du Matin et ces Arabesques du Soir, dont les protagonistes et leurs problèmes ou leurs émotions, en particulier  la première rencontre et tout ce qui s’y rattachait, appartenaient à la jeunesse ou au crépuscule de la vie. Il y avait de quoi s’irriter en découvrant que la diffusion était confiée aux bibliothèques et non pas au circuit normal de librairie. C’était dès le départ entraver une dissémination plus abondante des occasions de lecture. Lui s’était procuré les deux volumes et les délices y afférant, il ne se plaignait pas bien sûr, mais il déplorait ce rétrécissement de la distribution.

          Dans les textes courts aussi il fallait faire entrer les contes. Elle aimait, de toute évidence, raconter des histoires : elle aurait pu charmer aux veillées d’antan, où les femmes se retrouvaient devisant et filant (et même si on se dégageait de la vision ronsardienne : les diseuses contemporaines savaient rassembler de larges auditoires, comme si elles réussissaient à apporter aux femmes pressées, une fois de temps en temps, le plaisir d’écouter des histoires sans avoir à les lire). La cocasserie mêlée de tendresse des Contes du Vignoble, ces récits de la Côte bourguignonne où l’amour du vin était élevé au niveau d’un culte (avec ses différents degrés de manifestations dans l’appréciation rituelle, bien entendu) avait su conquérir sa place au soleil, d’autant que les petites histoires racontées avec truculence étaient toutes vraies, garantissait-on aimablement, toutes ensoleillées, toutes débordant d’amour pour les gens et leurs villages.

          Et le débordement d’amour se déversait sur les animaux – il avait pu, de visu et de facto, constater chez elle, dans sa vie quotidienne, la place qu’y tenaient les chats, les oiseaux, toutes bestioles respirantes, en particulier dans ces Contes de Noël où la magie de la tradition était remplacée par la puissance de la sympathie et de l’amour de l’autre, l’un et l’autre disposant du même pouvoir merveilleux. Les enfants au cœur pur, les gamins et gamines de bonne volonté puisque c’était la formule requise pour la saison, partageaient avec des chiens-qui-revenaient-de-guerre ou des chats-qui-n’avaient-jamais-eu-de-maison les initiatives généreuses qui permettaient au moins, en fermant les yeux sur la grisaille du quotidien et de sa misère à retrouver après les fêtes, de connaître le réconfort de célébrations dans l’éclat symbolique des bougies faites pour ne durer que le temps d’un repas… Et ces contes avaient leur coloration sui generis, ils n’empruntaient rien à la tradition sinon son climat de neige et sa disposition temporaire à aider, ils avaient un schéma original chaque fois, oh elle savait conter, bêtes et gens, tendresse ou émotion, vieux ou jeunes, elle était partout dans les cœurs, elle savait comment raconter des histoires qui toutes allaient au fond des choses.

          Il s’était étonné de découvrir la variété de cette production, du moins dans ce qu’il connaissait – et il déplorait de devoir passer à côté du théâtre auquel elle s’était consacrée avec flamme : joué ou diffusé sur France Culture à plusieurs reprises il n’avait jamais été publié, c’était seulement aux Etats-Unis qu’on pouvait le trouver dans le texte, mais une fois traduit (car il avait été mis en scène, avait-il appris, à Newark et au Riffe Center de Columbus, et l’édition bilingue de sa dernière pièce, Encore toi, Electre !...était difficile à trouver en France). Il fallait déjà consacrer combien d’heures à dépouiller tous les textes qui avaient été mis sur le marché, une fois qu’on avait réussi à se les procurer – et on se demandait bien pourquoi parfois cela relevait de l’exploit. Combien d’heures, oui, pour lire, relire, jouir de ces plongées dans la vie intérieure de personnages attachants et passionnés, pour baigner à leurs côtés dans leurs émotions comme s’ils les déballaient devant vous pour votre bonheur personnel ?

          C’était d’ailleurs surtout dans les volumes d’ample respiration que cette écriture onctueuse et prenante vous soulevait d’enthousiasme, comme s’il lui fallait le grand large pour se déployer dans toute sa force. Oh il avait été mordu dès les premiers contacts, par-delà ce Miel de l’Aube  à la première personne si étonnamment puriste. Car lorsque dans les grands romans, ceux où le lyrisme pouvait s’épanouir sans réserve, le Je logique s’engloutissait dans la houle des Il ou des Elle – ces pronoms d’éloignement qui paradoxalement assuraient encore bien mieux l’immersion dans la mentalité d’un autre peu à peu devenu vous-même – une sorte d’ivresse vous emportait dans les volutes de ces émotions intimes, à tel point qu’on ne pouvait deviner si l’écriture avait été travaillée de manière originale ou si elle avait jailli, soudain offerte au naturel.

          Cela n’avait pas été si simple, d’en arriver là où il en était arrivé avec elle. Au fur et à mesure qu’il découvrait son œuvre, qu’il s’y vautrait véritablement jusqu’à en être imbibé (il aurait volontiers parié qu’il aurait su répondre presque aussi bien qu’elle, et mieux même peut-être, à un quiz où les noms des personnages, leur situation dans l’ensemble des récits ou leurs relations sentimentales constitueraient la matière des questions), il se sentait envahi par ces vies extérieures à lui qui sournoisement s’étaient mises à camper en lui. Parfois il lui semblait vivre d’une vie parallèle, où les associations se faisaient d’autorité avec ces existences lorsque les gestes ou les réflexions se superposaient, se doublaient, se répondaient – il achetait des abricots sur le marché en pensant à ceux que Jeanne disposait dans une jatte verte vernissée, il n’abordait aucun des tragiques grecs qu’il relisait souvent sans penser à la représentation que se faisait Marrain d’une pièce antique, lui qui n’avait aucune idée de ce qu’était le théâtre et qui reconstituait son Héraklès à la force du poignet, sans la moindre description des traits ni des allures mais sentant d’instinct la dureté de ce contexte de pierre. Ou bien encore les cerises d’un étal lui évoquaient Jeanne au pied du cerisier où Marrain, un bref instant, imagine qu’il tombe et la laisse veuve. D’avoir lu avec une telle ferveur, il conservait en lui des empreintes de gestes ou d’échanges qui s’ajoutaient sans peine à son actualité quotidienne. Il vivait, par petits bouts, plus amplement qu’il n’aurait dû et le percevait avec délectation.

          Pour autant, même s’il savait qu’il ne serait jamais pris en défaut par le moindre questionnement à propos de ces histoires qu’il avait faites siennes, il ne se voyait pas plus proche d’elle. Ce qu’il avait découvert d’elle, et tellement senti dans son récit d’adolescence, cette proximité qui s’était établie à cause de l’âge, ce n’était pas ce qu’il rêvait de construire, avec des ponts ou des passerelles et tout autre moyen qui se présenterait, pour entrer dans son cercle. Après l’adolescente il avait découvert l’écrivain, et c’était l’écrivain qu’il aurait voulu connaître mieux en la fréquentant, en l’écoutant, en discutant avec elle. A deux ou trois reprises, surtout après avoir tout juste terminé un livre d’elle, il avait eu envie de lui écrire, de lui faire savoir l’effet qu’il ressentait à la lire avec cette voracité. Les ébauches avaient tourné court. Soit il se lançait dans un panégyrique dont l’emphase lui faisait horreur déjà à lui, soit l’analyse de son ressenti prenait grotesquement le pas sur le commentaire, comme s’il avait souhaité, afin de montrer sa propre valeur dans l’écrit, étaler ses qualités d’exégète en écho à ses qualités à elle qu’il montait en épingle. Deux ou trois feuilles arrachées à l’imprimante avec rudesse, froissées et enfouies dans la corbeille, avaient témoigné burlesquement de sa tentative d’utiliser les formules de la correspondance, courtoisie, tradition, empesage… Il avait tout envoyé promener, renonçant à se faire connaître autrement que comme un lecteur fervent, et il sentait bien que cela n’allait pas le satisfaire longtemps.   

                                                                                                                                                                                                                        (à suivre)                        

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9 mai 2019 4 09 /05 /mai /2019 16:40

UN PROGRAMME BIEN RAISONNE...

 

          Une fois le temps nécessaire consacré au courrier délicat ou vraiment par trop en retard (il faut en finir une bonne fois tout de même, bou diou! allez, secouez-vous!), il ne reste plus beaucoup d'espace de clarté dans la journée pour mener à bien le reste des tâches - les tâches ménagères naturellement s'excluant d'elles-mêmes de la liste, laissées à autrui s'il y a un autrui pour s'y coller, demeurant coites dans leur coin si autrui n'est pas disponible. Je sais bien que d'autres agenda sont possibles : mon ordre du jour personnel sera quant à lui inamoviblement ce que je l'ai conçu souhaité voulu, sans rapport avec la matière (du moins dans ce qui dépend de moi), strictement dévolu au texte à lire ou à écrire, très annexement s'ouvrant aux bavardages des commentateurs de l'actu et au niveau de leur jacassin à n'écouter que d'une oreille et avec le sarcasme tout prêt, dès lors que les paupières brûlent et que l'esprit a perdu de son acumen. Je ne souhaite guère que se modifie cette répartition : je l'ai dit et redit, si je ne peux plus écrire (et, de toute évidence très conjointement, si je ne peux plus lire), c'est que ne demeurera que pour peu de temps l'échelle de secours qu'est la parole - et ce ne sera pas pour des acrobaties réconfortantes,  probablement, mais pour les indispensables et ultimes services encore dévolus à la guenille. On peut alors fermer les volets (pour que la lumière ne fasse pas trop passer la couleur des murs : on a reçu de bons principes dès l'enfance), tirer la porte derrière soi (sans verrouiller, y a pas de raison) et mettre la clé sous le paillasson, à la disposition de  tout passant un peu curieux ou de tout migrant à la recherche d'un toit : laisser la porte ouverte serait rendre la tâche trop facile aux renards, loups et ours de passage, mais il n'est pas exclu qu'ils viennent aussi tendre le nez. Et puis après, je ne sais plus. Chacun peut broder à sa manière.

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7 mai 2019 2 07 /05 /mai /2019 10:28

 

 

          J'aurais parfois envie de me glisser dans le cerveau de M. Macron, juste un instant, juste pour savoir s'il reste confiant en ses pouvoirs surnaturels ou s'il a commencé à prendre la tremblote derrière son sourire et ses gestes à l'aise. C'est que tout le monde autour de lui a peur, même si, comme le premier ministre, on se lance bruyamment pour les mois à venir dans des chantiers qu'on nous annonce à son de trompe. La niaiserie de l'enthousiasme et de la conviction des députés de LaRem a quelque chose de touchant : ses égéries sur les plateaux de télé continuent à parler de pédagogie, d'efforts encore insuffisants, de résultats imminents. Mais quel remède trouver aux sondages tout récents, qui démontrent que le RN a encore des réserves tandis que le parti du maître a donné en s'essoufflant tout ce qu'il pouvait et rien de plus? D'autant que les Républicains semblent avoir fait une belle remontée devant l'urgence de la situation. La gauche persiste à patauger sans trouver d'élan ni de nouveau drapeau, comme si elle se terrait avant de s'endormir - elle compte pourtant quelques tout jeunes ténors qui ont des capacités à revendre, mais toutes ces forces se perdent dans un ronronnement indolent qui ne sait pas utiliser les bonnes occasions. Si on évoque prudemment les résultats du vote, on n'en arrive à considérer les chiffres des insoumis qu'en troisième ou quatrième position, preuve que tout espoir est perdu de voir sortir de son marasme une grande force qui pourrait pourtant regrouper tellement de mécontents qu'elle  s'assurerait une des premières places dans le pays. Oui, la panique gagne les escadrons qui marchaient au pas depuis deux ans en chantant et en cueillant des fleurs - et quelle consolation retrouver au milieu d'un chaos qui sera comme un brasier rongeant les ruines?

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6 mai 2019 1 06 /05 /mai /2019 09:39

ABSENCES ANCILLAIRES

 

          J'ai recours à l'aide à la personne, naturellement,  mais je peux fort  bien m'en passer si cela ne dure pas trop longtemps (il n'y a pas encore si longtemps d'ailleurs je pouvais m'en passer plusieurs semaines de suite - j'avoue que le résultat n'était pas très brillant quand les soins du ménage étaient confiés à mes seules compétences). Il n'empêche que les absences ancillaires font des trous dans l'organigramme de mes activités, et cela me dérange. Depuis Noël où en principe j'ai une spécialiste du dépannage à domicile régulièrement, les excuses pour impossibilité à venir m'ont offert une belle variété de motifs. Maladie de la petite fille, indigestion de ce que le Chinois leur avait fourni la veille, vapeurs et vertiges matinaux, panne de voiture, visite médicale impromptue, mal de tête lancinant... on cumule aujourd'hui avec un accident de voiture sur plaque de verglas, d'où voiture en miettes (ce qui augure mal pour la reprise des activités ménagères) et contusions multiples. Je sais bien que chacun doit jongler avec ses misères personnelles et que venir faire le ménage des autres, s'il ne requiert guère de compétences spéciales,  n'a rien non plus pour tenter. Mais tout de même... Est-ce ce système de paye horaire qui facilité l'irrégularité? (Tu ne viens pas? tant pis, on ne te paie pas... si vous saviez ce que je m'en fiche!) . Après tout, le prix de l'heure qu'on est résolu à perdre n'est pas grand chose, on peut facilement y renoncer en échange d'une miette imprévue de liberté. C'est quand il s'agit de récupérer le temps non fourni qu'on souffre et qu'on trouve au moins quatre-vingt dix minutes à chaque heure : ne nous habitue-t-on pas à calculer le ressenti de toute mesure objective (température, hygrométrie, poids...) pour, disent les savants et les journalistes, aller au plus vrai de la vérité?

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4 mai 2019 6 04 /05 /mai /2019 10:56

 

BONNE LECTURE POUR DIMANCHE!

 

 

          J'éprouve une stupide petite gloriole à vérifier que ma livraison du roman est bien partie hier et qu'elle a atterri au bon  endroit saine et sauve. J'en doutais jusqu'au bout, car il m'est tant de fois arrivé de voir un beau blog tout frais tout neuf disparaître comme un mal élevé sans espoir de retour que je me méfie (même pas encore assez peut-être) de mes doigts capables d'effleurer une touche dévastatrice voire de bloquer tout un système quand je ne les surveille pas de près (le samedi, vous le savez, c'est une tout autre chose, puisqu'ils se lancent dans les redoutables crises d'alexandrinite où, une fois la bride sur le cou, ils nous pondent d'étonnantes guirlandes de sonnets  ou mirlitonnades du même genre d'où disparaît parfois tout rapport avec la raison). Eh bien oui, mes belins-belines, tout s'est bien passé,  expédition parcours arrivée - ouf! Inutile de dire que la préparation avait été supervisée par un technicien compétent, dont j'ai dû solliciter l'aide une fois que, en toute témérité, j'ai eu décidé de vous  offrir trois pages  de Laure à l'Œuvre  chaque vendredi. Après trois livraisons, je pense que les mécanismes sont en bonne voie d'apprivoisage et que le rythme d'envoi jusqu'à vous ne connaîtra pas trop de ruptures. Sur ce, mes agneaux, bonne lecture pour votre dimanche!

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3 mai 2019 5 03 /05 /mai /2019 10:43

LAURE A L ŒUVRE, Chapitre B, pages 13 à 15

 (Vendredi 03 mai 2019)

CHAPITRE  B

 

          Il ne s’était pas du tout attendu à cette tournure des événements. Certes il avait eu, comme on dit, le coup de foudre pour ces mémoires d’adolescente pendant la guerre, quelques années auparavant. C’était sans doute parce que lui-même se trouvait à cet âge tendre, ouvert à toutes les émotions, et aussi qu’il s’agissait de mémoires où malgré la fermeté, la résolution du ton, affleuraient sans cesse la cruauté de l’époque, la peur de chaque instant , l’horreur des nouvelles qui se propageaient, les humiliations, les privations, le contact tragique avec la mort. Et Vuk connaissait tout cela.

          Il avait même connu pire, puisqu’à trois ans, lorsque grand-mère Zora l’avait enlevé à son village natal pour l’introduire en France parmi un groupe de réfugiés hébétés – des femmes, des enfants, cinq ou six très vieux vieillards – il avait le souvenir d’avoir vu son père abattu sur son seuil de porte. Et par un voisin, avait dit grand-mère Zora par la suite – lui n’avait pas vu le tireur, il avait seulement regardé le grand corps de son père affalé en travers du seuil, saignant de partout, mais grand-mère Zora l’avait immédiatement saisi sous les bras, retiré de l’entrée, porté dans sa chambre où elle l’avait enfermé. Il n’avait pas pleuré ni crié, d’abord il n’avait pas compris sur le moment ce qui venait de se passer, ensuite il avait d’instinct songé qu’elle allait s’occuper du père maintenant, qu’il ne devait pas la gêner, qu’il fallait se faire oublier. Il était resté calme et silencieux, il n’avait pas compris que la mort venait de frapper, il pensait vaguement que grand-mère Zora allait s’activer comme elle s’activait lorsqu’il tombait, lui Vuk, qu’elle lavait ses genoux écorchés en se servant de la petite cuvette bleue, qu’elle enroulait un pansement pour qu’on ne vît plus le sang de la plaie, elle savait faire, dès qu’elle avait fini d’installer un pansement on avait fini d’avoir mal. C’était le tour du père à présent de recevoir ses soins, il ne fallait pas la déranger. Il s’était endormi sur la descente de lit à force de calme et de patience.

          Ces deux guerres n’avaient en réalité rien de commun. Pas la même époque, pas les mêmes enjeux, pas les mêmes populations engagées, pas les mêmes motivations, pas les mêmes soifs de vengeance. La même haine sans doute entre ennemis, et encore : chez elle c’était la résistance contre l’occupant jusqu’à la libération, chez lui ç’avait été la haine entre voisins, entre ethnies, entre individus de même langue – et les pires exactions commises chez elle avaient presque fourni chez lui le pain quotidien au palmarès de l’abjection. Elle avait été plongée dans ce climat d’horreur, mais lui n’en avait connu que les dires de grand-mère Zora lorsqu’elle se résignait à en parler, et c’était si peu de choses, il voyait bien comme cela lui faisait du mal d’évoquer ce passé de sang et de mort, c’était par Internet qu’il avait découvert l’ampleur de l’abomination à laquelle elle avait soustrait son petit-fils, heureusement qu’il y avait Internet, c’était pour lui la source de toute connaissance. Il n’aurait rien su des tenants et aboutissants de cette guerre de Serbie s’il s’en était tenu à ce qu’elle en disait.

          Il avait eu le coup de foudre pour ce Miel de l’Aube, intéressé par une guerre vécue au niveau des civils qui sonnait juste parce que sans doute elle avait alors mis en noir sur blanc ses souvenirs tout nus (il avait aimé que le récit fût entièrement à la première personne, ce qui n’était pas forcément une preuve de sincérité mais cela avait agi pour lui, il n’avait jamais douté de l’exactitude des anecdotes ou des émotions si bien transcrites  - et par la suite, quand il avait cherché ce qu’elle avait écrit d’autre et qu’il était tombé sur les grandes sagas d’avant, il avait constaté qu’elle n’avait jamais employé pour elles le Je  de l’autobiographie des années d’adolescence : c’était bien là une garantie que son emploi valait indication de vérité certifiable). La justesse du ton, oui, à travers tout l’ouvrage, c’était cela qui vous attachait, qui finissait par rendre lumineuse l’expérience juvénile de temps si féroces.

          Il avait lu et relu avec délices ce compte-rendu d’un passé étiré sur dix-huit années. C’est qu’il y avait, outre le paysage de guerre, tout le paysage de l’école à la française, de la province française avec ses distractions modestes et les vacances « de riches » que prenait ce ménage d’instituteur français d’avant-guerre possédant une automobile et louant un pavillon à la campagne pour cultiver ses pommes de terre et ses légumes. L’adolescence aidant sans doute, il n’avait pas manqué de s’attacher à la fillette qu’on voyait grandir et s’affirmer à travers les protections des toutes premières années puis à travers l’épreuve de l’Occupation, avec cette rage des études et de la découverte qui avait toujours existé chez lui Vuk en revêtant presque, comme pour elle, l’intensité d’une maladie. Oui, Le Miel de l’Aube avait été pour lui comme une clé qui lui avait permis de s’introduire puis de s’installer dans un climat où, de manière assez inattendue en fin de compte, il se sentait chez lui.

          Pas la moindre excursion sentimentale toutefois : il avait attendu en vain la mention des garçons, l’arrivée de quelques émois, peut-être même, pourquoi pas ? quelque épisode amoureux balbutiant, n’allant pas loin, indiquant tout de même que le cœur était en ordre de marche. Rien de tout cela. Docilité sans doute au schéma historique choisi : l’enfance, la guerre, l’Occupation, la Libération, point barre. Pas d’occasion de frivolité dans cette atmosphère qui était allée s’alourdissant – pourtant dix-huit ans c’était dix-huit ans, il savait ce que cela voulait dire sur ce chapitre. Or sur ce seuil-là tout avait été soigneusement balayé. A se demander si, au-delà de la Libération, le mécanisme serait capable de se déclencher.

          La question ne se posait plus dès qu’on avait tâté des œuvres antérieures, ce que lui Vuk s’était empressé de faire – et bien lui en avait pris : il avait pu, sauf pour Le Livre de Juste encore en librairie, trouver la saga des « Mains nues » avec beaucoup de mal chez les bouquinistes, et celle des « Mains libres » avant l’épuisement au catalogue de François Bourin. Vu la fougue avec laquelle les personnages se livraient à la passion, on était rassuré quant aux capacités de déclenchement du mécanisme amoureux chez l’écrivain – aucun doute à avoir à cet égard. Il y avait des passages qu’il lisait et relisait en prenant la fièvre, et autour de lui, lorsqu’il avait trouvé quelqu’un qui lisait à sa manière et qui avait aussi eu le coup de foudre pour ces personnages emportés par le désir de l’autre, il avait trouvé des échos de cette impression rare à la lecture. Pour l’autre aussi c’était une raison péremptoire de s’attacher à cette écriture, donc de s’attacher à un écrivain écrivant avec ses tripes et sachant si fort communiquer les élans amoureux.

          Il n’avait jamais vu si les autres, ceux qui partageaient son enthousiasme pour une littérature aussi vivante, s’en étaient tenus à leur résolution de lui rester fidèle. Lui avait respecté la sienne, faisant se succéder tous les titres cités dans la liste « Du même auteur » des premières pages de l’autobiographie. Il avait même retrouvé deux ou trois nouvelles publiées en revues, toujours avec ce style sui generis  dont on ne pouvait se déprendre une fois qu’on avait commencé à lire. Il avait tout lu, lu et relu, il s’était mêlé à ces vies de gens en théorie sans rapport aucun avec lui – des potiers, des artisans, des paysans, entravés par leur existence misérable du XIXème, figés dans leur Bourgogne où leurs mains nues les tenaient loin du bonheur, ou coincés dans l’obscurantisme des villages luxembourgeois  jusqu’au moment où leurs mains libres leur permettaient de se refaire une existence indépendante aux Amériques. Tout, il avait tout lu, il n’avait  pas sauté une ligne, les personnages de ces gros volumes avaient vécu en lui si longtemps, c’était comme s’il les avait connus et aimés.

          Et lorsqu’il avait appris, des années plus tard, qu’elle allait signer à la grande librairie locale, il s’y était pointé, tout plein de ses écrits, prêt à lui donner des preuves de sa connaissance des textes si elle lui faisait l’offre d’une petite conversation au milieu de ses signatures. Et cela s’était produit, d’abord sans bousculade car il avait guetté un moment où elle reprendrait son souffle après une vague de surmenage, et elle semblait disposée à changer d’activité avec bonheur. Ensuite, après quelques minutes tranquilles, il avait dû la laisser reprendre son rythme d’automatismes, une personne attendant la fin de leur entretien pouvant passer pour négligeable, mais un groupe reformé de quatre ou cinq lectrices qui écoutaient avec intérêt puis qui vite donnaient des signes d’impatience sonnant impérativement la reprise du turbin. Elle avait laissé traîner son regard sur lui qui se retirait en continuant à lui sourire, il y avait déjà quelque chose qui s’était passé entre eux ce jour-là, un début d’entente, un regret de ne pouvoir faire plus dire plus parler davantage. En même temps il avait trouvé sur la table où elle signait des titres qui établissaient un pont entre les ouvrages dont il s’était lui-même gavé et le plus récent qui motivait la rencontre, il n’en avait pris qu’un, par courtoisie (et c’était un album de poèmes qu’il feuilletait religieusement soir après soir, laissant les lignes ésotériques glisser en lui leur magie sans tenter d’en faire le commentaire), de crainte d’avoir l’air de faire son marché de l’année lourdement, en hommage trop voyant qui aurait terni l’éclat de leur rencontre. Ce qui ne l’avait pas empêché de se précipiter un ou deux jours plus tard à la librairie pour compléter sa collection et renforcer son gavage.                                                                                 (à suivre)

 

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2 mai 2019 4 02 /05 /mai /2019 12:24

TENDRESSE DES SOUHAITS

 

          Les souhaits d'anniversaire de vos tout proches, accompagnés de ces fleurs somptueuses dont les fleuristes de nos jours ont le secret pour l'arrangement des formes, des variétés et des couleurs, vous ayant dûment comblée avec un jour d'avance, vous pouvez vous lancer dans les fastes du 1er mai sans scrupule en particulier - cette année où la fête du travail ne se raccroche à aucun week-end prolongé possible,  elle qui se pointe toute solitaire un mercredi a-t-on idée! - et foncer à un salon du livre dans une capitale de la vallée de la Tille où sont bien venus deux cents visiteurs mais où vous aviez l'espoir, toujours vivace en vous, de retrouver les copains qui marnent avec vous à toutes les occasions possibles afin de proposer leurs livres dont de nos jours bien peu de gens sont amateurs. Et quelle belle surprise, au milieu de cette cordialité, que d'entendre l'organisatrice du salon inviter tous les assistants à se joindre à elle pour me souhaiter mon anniversaire, merveilleux et flamboyant bouquet à l'appui! Du coup je n'ai plus senti le froid d'une grande salle polyvalente que le soleil dédaignait (alors qu'à Dijon la journée a paraît-il été si belle, avec tous ces" gens dénudés à me faire rougir" selon ma Marocaine naïvement embarquée sur les berges du lac Kir pour faire prendre l'air à son petit-fils). Encore une de ces petites joies dont il faut précieusement faire collection afin de les épingler aux plis du quotidien ; elles se mêlent avec tant de bonheur au tissu des jours qu'il semble parfois que le temps fait bonhommement une petite pause, juste pour vous, pour vous permettre de prolonger cet aperçu fugitif de  la douceur de vivre...

   

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30 avril 2019 2 30 /04 /avril /2019 10:09

VEILLE DE FÊTE

 

          J'ai été frappée hier - cinq minutes sur LCI - de voir avec quelle fébrilité les commentateurs de l'actualité politique envisageaient dans le pessimisme et, pratiquement, dans la terreur, la manière dont vont se dérouler demain les cortèges du 1er mai. "Il va y avoir des black blocs venus de tous les coins de l'Europe,  vous les imaginez déferlant sur nos avenues et cassant tout?". Il est de fait que le péril menace, et je crois qu'il faudra avoir l'âme héroïque pour demain s'aventurer à traverser le pont d'Austerlitz  à l'heure où se constituera la manif annoncée. On peut se demander comment la situation pourra se détendre si elle y réussit un jour, avec ce contexte de fournaise devant les mesures avaricieuses et retardées dont ont accouché ce grand branle-bas de grand débat plein de fumées de camouflage, et, pire que tout, cette affirmation renouvelée d'autoritarisme au milieu des mea culpa. Avec d'ailleurs ce dédoublement des têtes pensantes, on ne sait plus qui gouverne : Moi je déclare je déclame je prononce, et moi je relève mes manches et consolide mon bunker. Il n'y a que les godillots béats pour continuer à dire qu'ils travaillent pour le bien de tous (pas assez vite peut-être?) en suivant les pistes dessinées il y a deux ans et dont tout le monde sauf eux a pu s'aviser qu'elles étaient dangereuses et impraticables. Et dire qu'ils forment un quart de la population qui vote! De quoi demain sera-t-il fait? Ah! le doux parfum de muguet des 1er mai de mon enfance...

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29 avril 2019 1 29 /04 /avril /2019 10:22

JOLI MAI, JOLI MOIS DE MAI...

 

          Après une déclaration selon sa manière du boss qui consolait aimablement les mutilés tout en annonçant qu'on allait continuer à jouer à la guerre selon sa règle du jeu point barre, le mouvement de protestation anticipé avait paru prendre un coup dans l'aile. Chiffres en baisse, pas trop de dégâts, manifestants endormis sous leurs pancartes. En somme, l'ultime acte du mélodrame étiré sur 24 semaines venait saluer les téléspectateurs du samedi et leur dire adieu, merci et bon vent. Du côté musclé on  disait Ouf! et Pouf! comme si on avait enfin  trouvé le moyen de faire taire et s'enfuir les petits cochons l'un après l'autre. Moi je ne suis dans les secrets de personne, mais je crois qu'il ne faudrait pas trop se fier à cet alanguissement qui fait trop facilement figure de reddition ras le bol pour être sérieux. Le joli mois de mai est tout hérissé d'occasions de s'agiter en masse, la 1ère de la liste n'étant pas uniquement vouée aux bougies et aux gâteaux d'anniversaire. Les syndicats sortent de leur apathie, et je serais bien étonnée que l'affaire Benalla en sa première instance ne revienne pas sur le tapis avec toutes les poussières qu'on a glissées en dessous. Et puis la course de trot attelé avec ses casaques rutilantes se profile  grave, rudement proche, martelée  de pronostics tout à fait capables de modifier l'opinion pendant que les petits chevaux s'activent de leur mieux. Oui, ce joli mois de mai nous réserve probablement des surprises, et la température s'y fera peut-être estivale, voire caniculaire, en avance sur le calendrier.

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