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13 janvier 2020 1 13 /01 /janvier /2020 11:26

UN VERROU QUI SAUTE

 

          Pas question de perdre la face! Il y a toujours, pour les esprits astucieux, un truc qui vous permette d'avoir l'air de céder une bricole sur le bout de gras, histoire d'embrouiller les   naïfs, sans en réalité céder sur quoi que ce soit. Ainsi, cette date pivot qui émergeait depuis quelques jours au milieu du grand magma : elle avait le sournois mérite de concentrer toutes les fureurs, adoncques elle apparaissait comme le verrou à faire sauter à la dernière minute. Et, si on la supprimait tout le monde s'apaiserait : le fond de la réforme avait même quelque chance de passer inaperçu ou du moins si secondaire qu'on pourrait le négocier comme un mauvais virage. Pas folle, la guêpe! Elle te vous supprime le verrou provisoirement, elle garde en mains toutes les rênes, elle vous condescend la faculté de trouver une idée pour le financement (tout le monde sait pertinemment qu'il n'y en a pas, qu'on a déjà tout tenté tout essayé, en vain, donc que cette concession généreuse est un piège et que, devant l'échec de ces tentatives condamnées la gouvernance reviendra légalement aux commandes). Fort judicieuse aussi cette fausse brouille entre le berger et la bergère : cette précipitation du berger à rentrer dans le sein paternel une fois son hochet obtenu peut entraîner le reste des manifestants au découragement, donc à la cessation de la lutte. Dans les grandes grèves il y  toujours des jaunes et des traîtres : cette grève record de quarante et un jours, si je compte bien, illustre parfaitement la formule de base.

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11 janvier 2020 6 11 /01 /janvier /2020 13:34

TOUT S' ENGLUE

 

          Bien sûr qu'ils sont là, bon pied bon oeil, les gilets jaunes! Chacun apporte sa contribution à l'effervescence du pays,  et ça durera tant que le patron n'aura pas compris ce que les manifestants lui rabâchent et lui scandent depuis des semaines et des mois. Ce qu'il appelle avec emphase les consultations (comme si on ne savait pas déjà en long et en large que les débats avec lui se terminent par le maintien pur et simple de son intransigeante volonté)  devrait être depuis longtemps passé au stade de négociations, càd avec conciliation de part et d'autre, chacun consentant à perdre quelque chose pour que l'enlisement des antagonismes puisse se terminer.  Mais lui ne veut rien céder, si essentiellement persuadé qu'il est d'avoir raison sur toute la ligne parce qu'il est le pharaon bien-aimé de la nation. Encore hier soir il  laissait entendre qu'on lui ferait plaisir en arrêtant tout, afin que le pays reprenne un peu figure humaine : aucun allusion au fait que si lui donnait aux choses le coup de pouce souhaité, la colère des flots, comme dit Racine, s'apaiserait. Or dans les coulisses  les godillots ministériels rédigent fébrilement ce qui sera voté comme une loi par les godillots parlementaires, alors que personne au juste ne s'y retrouve dans les allusions ou les schémas suggérés à mi-mot comme s'ils avaient peur là-haut de laisser entrevoir tout ce qui devrait découler de la décision unilatérale. Gageons que sur les étranges lucarnes de l'étranger, comme disait le grand Charles, les paris vont déjà furieusement bon train.

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10 janvier 2020 5 10 /01 /janvier /2020 10:19

LAURE A L' ŒUVRE, chapitre N, pages 128 à 130

 

(vendredi 10 janvier)

 

 

 

CHAPITRE  N

 

 

 

          Sans réfléchir, il pensait tout simplement au fait qu’elle était une femme. Souvent femme varie, bien fol est qui s’y fie…Un jour le sourire, le lendemain la grimace. Un jour elle vous accable de ses manifestations d’affection, le lendemain elle vous ignore, peut-être même vous veut-elle du mal… Il se redisait ça comme si la philosophie de Monsieur Tout le monde, confirmée par des siècles d’incompréhension des caprices de la femme, pouvait s’appliquer ici sans problème, Laure étant à l’évidence une femme, et même une forte femme.  Il sentait d’instinct que ce recours à la banalité la plus éculée ne faisait pas l’affaire à propos de Laure, mais sa connaissance du cœur féminin ou des motivations féminines ne pouvait en toute honnêteté être consultée vu sa carence. Il imaginait bien qu’elle obéissait à des règles particulières, surtout en l’occurrence, et il s’était attaché à trouver une explication satisfaisante, sans trop espérer y atteindre.

          Car enfin elle avait d’abord dit non, assez violemment même, avec des arguments qui tenaient la route : elle se trouvait trop vieille, le moment des grandes poussées lyriques était dépassé, elle ne voulait rien ajouter qui fût inférieur à ce qu’elle laissait derrière elle et dont elle avait pu contrôler le niveau de qualité, pas question de se lancer dans une aventure où elle allait perdre son calme, sa belle tranquillité oisive qu’elle savait si bien meubler, et en outre risquer de décevoir ses fidèles, oh c’était une chose qu’elle ne pourrait supporter, rien que d’y songer elle se sentait défaillir. Il avait dû trouver sinon des arguments, du moins un ton pour la persuader qu’elle raisonnait sans tenir compte de ses possibilités réelles, des forces intactes qu’elle conservait, que tout le monde s’accordait à lui reconnaître avec envie et admiration. Il l’avait bien persuadée, oui, elle s’était rendue, peu à peu, il avait guetté ses silences, sa respiration oppressées qui se retenait se domptait s’apaisait, son air découragé d’avoir trop à lutter sans être convaincue elle-même tout au fond, elle s’était laissée gagner, elle s’était rendue.   Entre eux ce soir-là il s’était créé une espèce d’entente étonnante, complicité et ferveur, vague gratitude de sa part à elle et enivrement discret de sa part à lui d’avoir su trouver les mots – oui, cela avait dépassé  la  cordialité sympathique qui déjà les liait depuis son installation chez elle, c’était autre chose, c’était comme si à eux deux ils étaient parvenus au seuil d’une grande aventure. A ce moment-là elle paraissait toute rajeunie de s’être laissé convaincre.

          A preuve : dès le lendemain, après, lui avait-elle dit, une nuit très agitée où elle avait découvert en elle une combativité qu’elle ne croyait plus posséder encore (et qui, pour l’instant du moins, allait lui tenir lieu de foi en des capacités qu’il lui faudrait strictement vérifier, avec des essais et des piétinements qui apporteraient peut-être des réponses négatives, il faudrait voir, oh il faudrait voir avant de se lancer, et elle comptait sur lui pour ne pas la pousser davantage si elle sentait qu’il lui fallait renoncer), elle avait presque changé d’allure. Elle lui avait parlé de ce dossier où elle allait peut-être pêcher des idées, des idées de trame, des idées d’atmosphère, des idées quoi, Elle verrait bien ce que cela fournirait comme matériau éventuel, il ne fallait pas s’attendre à des miracles, certes non, mais tout de même une idée par-ci par-là ce serait bon à prendre, le déclic se faisait parfois si étrangement, elle ne saurait pas du tout expliquer comment ça se passait. Il en avait profité pour mettre rondement  en avant le gain qu’il en retirerait lui Vuk de toute façon, puisqu’elle serait tenue de commenter pour son bénéfice les processus qu’elle connaissait ou qu’elle devinait dans le déroulement de son écriture. Elle savait bien qu’il était suspendu à ses dires : tout ce qu’elle détaillait pour lui, l’évident comme le souterrain ou le conditionnel, lui ouvrait des horizons dont il se sentait enrichi jour après jour. Elle avait ri, c’était un peu gros tout de même, mais puisqu’il prétendait que l’entreprise lui serait bénéfique, à lui, elle s’y lancerait par amitié. Dans ces conditions, elle n’avait pas le choix.

          Deux ou trois jours au moins l’impulsion semblait avoir été donnée. Certes il n’y avait pas eu de démarrage ni même de pêche miraculeuse à l’idée-déclic, mais ils avaient commencé l’examen de ces griffonnages elliptiques qui , sans rien apporter pour le présent, avaient prouvé à Laure qu’elle était maîtresse dans l’énonciation d’une vêture pour, disait-elle, la moindre suggestion d’amorce d’embryon d’idée : elle reconnaissait qu’elle avait le don de la lier à du souvenir vécu ou imaginaire afin de lui donner une identité déjà orale, vite et facilement exprimée en texte. Elle avait paru si bravement déterminée à voir de près si la chose pouvait se tenter, tenir debout, faire un pas ! Et elle le mêlait avec brio à ces préliminaires, sollicitant son avis, voyant en lui un adjuvant à sa recherche, guettant presque ses réactions. Il la sentait en piste pour un lancement proche, peut-être même immédiat. Et avec une fébrilité joyeuse, presque une excitation gentille de petite fille qui a trouvé un tube de rouge pour les lèvres.

          Et puis voilà que le pessimisme lui était tombé dessus, monté peu à peu en elle sans doute jusqu’à l’aveu d’impuissance,  ou encore brusquement révélé à la fois à elle et à lui, dans la consternation. Non elle voulait cesser, elle voulait renoncer à cette tentative stupidement hors de portée. Qu’allait-elle bien chercher au-delà d’une épreuve où ses dernières forces, jusque-là miraculeusement préservées, s’abîmeraient toutes ? Ce qui l’attendait, c’étaient des heures d’énervement, de doute, de découragement. Il ne devinait pas ce qu’elle allait devenir pour la vie quotidienne, ce serait infernal, elle ne supporterait plus rien, toute sa belle sérénité devant un monde dont elle pouvait jouir encore dans la paix et le bonheur d’être serait détruite. Elle mordrait, si si, elle se mettrait à mordre. Pour un oui pour un non. Accusant les autres, se rendant insupportable – alors qu’au fond elle saurait bien que le mal la dévorant serait la constatation de son incapacité, l’arrivée dans le mur. Fin de partie, dirait Beckett. Oui, fin de parcours, cette fin qu’elle aurait repoussée dans le calme, cette fin qu’elle aurait si savamment camouflée à force de raisonnement et de sagesse, cette fin la rattraperait brutalement, sans égards, gâchant ses derniers jours. Supprimant de sa conscience la douceur qu’elle se serait peut-être fictivement, oui à tort, accordée grâce au coup d’œil sur ce qu’elle laissait derrière elle, donc la révélant grotesquement outrée, colorée de vanité et de gonflements de bréchet ridicules, honteusement coupable d’aveuglement. Tout cela qui aurait pu être habilement laissé de côté arrivait à présent en première ligne, ravageant toutes les constructions de l’esprit qui se qualifiaient de sagesse. L’hubris  guettait, tapie du fond des âges, prête : voilà, la proie se désignait enfin, place aux dieux pour la destruction. C’était presque effrayant de l’entendre ramener à des données  de la tragédie le constat qu’elle dressait maintenant de sa situation.

          Il était resté les bras ballants devant ce désespoir. Car c’était du désespoir bien plus que de la colère, une sorte d’admission qu’elle n’était plus rien alors qu’elle aurait cru pouvoir espérer être quelque chose quelque temps encore. On ne pouvait pas voir là une coquetterie, un jeu qui plaiderait le faux pour s’attirer les protestations du vrai, c’était sincère, ravagé, ravageant. Elle n’avait pas pleuré, non, pas une larme, mais il la trouvait repliée sur elle-même, diminuée de volume, comme si d’instinct elle avait souhaité  montrer  sa véritable stature, affaissée réduite rapetissée, à peine debout, presque déjà informe. Du coup elle ramenait à la lumière tout ce qui pourrait la dénigrer, la rapprocher du rien qu’elle déclarait devoir être son aboutissement prochain. Ces mains qui tremblaient, hein ? Non point la preuve d’un Parkinson (le médecin l’avait dit et redit, c’était un tremblement volontaire et on se demandait bien pourquoi ça s’appelait comme ça, car si en vérité elle pouvait l’arrêter quelques instants sans trop d’effort, elle ne pouvait tenir un verre ou une tasse  de la main droite sans risquer des catastrophes, et cela la vexait affreusement, elle l’avait dit une ou deux fois avec un chagrin amusé, qu’est-ce que ce serait donc un tremblement involontaire ? eh bien ce serait le sucrage de fraises de la dernière ligne droite, juste avant de tirer l’échelle : ils en avaient encore il y a peu plaisanté aimablement, mais elle citait la chose à présent avec abattement, oui ces mains qui tremblaient, oui c’était un signal, elle avait eu tort de s’en amuser – il voyait bien que soudain cette constatation de son vieillissement la frappait comme un signe de décrépitude qui la condamnait.

 

(à suivre)

 

 

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9 janvier 2020 4 09 /01 /janvier /2020 13:04

FIGURES TERMINALES

 

          "Il faut que ça pète ou que ça craque!" disait mon père lorsqu'une explosion  de quelque poil qu'elle fût se préparait inévitablement : en admettant la thèse catastrophique d'une manière ou d'une autre, cela lui évitait d'avoir à choisir entre deux éventualités différentes, au risque de se tromper. Il jubilerait, sinon de la situation actuelle, du moins de la confirmation qu'elle lui apporterait de cette primitive sagesse, car la rupture attendue, imparable au bout de tant d'atermoiements, est imminente et va causer des dégâts de part et d'autre. C'est surtout la gouvernance qui devrait en prendre un coup, car depuis qu'elle s'enferre dans son opiniâtre cécité (à laquelle elle donne haut et fort les noms de conciliation,  d'ouverture, de compréhension cordiale - mais personne ne la croit plus, même la plupart de ses godillots bien-aimés) elle n'a plus d'autre arme, son entêtement insupporte tout le monde et son père, on la voit bien acculée dos au mur, faisant face et montrant des dents avariées. Au contraire les manifestations se multiplient, diversifiées, vivantes, parfois de manière inattendue, prévoyant déjà un calendrier de reprises fermement inscrites. Et il  reste des projets d'action plus que musclés...Le mage va sans doute prendre la parole, vu l'urgence : ses litanies habituelles depuis quelque temps - égalité, justice, futur ensoleillé, unité, solidarité, compromis - n'auront pas d'impact différent de la dernière harangue hautaine, fermée, sourde et aveugle."Je vous laisse le passage, mais souffrez que je passe le premier."...De quoi coincer carrément dans la porte les deux protagonistes, jusqu'à la destruction des montants. Serait-ce pour ce soir?

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8 janvier 2020 3 08 /01 /janvier /2020 12:04

L' ATTENTE

 

          Demain 9 janvier... La grande menace de manifestation monstre, qui perdure, malgré les tentatives de pivotage de l'âge de la retraite. Tant que les promesses en novlangue n'ont pas été traduites, explicitées, chiffrées avant d'être votées par consensus ou par compromis, le blocage restera le même. Le chef, drapé dans son invisibilité (un attribut présidentiel jusqu'alors inédit, cultivé avec art et habileté par le présent tenant du titre), croit renforcer son autorité mystique par une parole rare, énigmatique, comme autrefois la messe en latin que le peuple n'ayant pas fait ses humanités révérait tête basse,  sans comprendre mais docile et respectueux de ce qu'on lui offrait. On va finir par l'oublier, celui-là, tant son alter ego a pris sa place et s'est emparé des rênes. Le char de l'Etat cahote ainsi en frôlant l'accident jour après jour, ton doucereux d'un côté affirmant sa bonne volonté main sur le coeur, incrédulité indignée de l'autre, du côté du peule qu'on mène en bateau depuis des lustres. Par là-dessus s'amène depuis les coulisses la consigne, muette mais impérative, qu'il faut arriver à un compromis de toute urgence, donc "incessamment p'têt' même avant", en tout cas avant la grève générale, par un compromis à tout prix avec le peuple qui puisse laisser intactes les résolutions initiales de la gouvernance. C'est la quadrature du cercle, irréalisable idéal entrevu au milieu du tumulte des brassages et des remous. Aux dernières nouvelles, il reste une petite demi-journée pour y atteindre, ce qui fait peu - surtout si l'on calcule que le problème se  pose depuis tant de mois en guerre de tranchées où l'enlisement général est la caractéristique de cette stratégie en duplex.

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7 janvier 2020 2 07 /01 /janvier /2020 16:43

VOCABULAIRE

 

          A l'occasion des crises gouvernementales et grâce aussi à la prompte diligence des media de tout poil, notre vocabulaire s'augmente en moins de temps qu'il n'en faut pour souligner cette abondance et cette diversification. Et certes le jargon mâchouillé puis dégluti par le matériel informatique a aussi sa part de responsabilité dans le processus d'ensemble, mais tout de même combien de termes inusités par la moyenne citoyenne se sont mis à fleurir sur l'aridité des propos quotidiens! Depuis le consensus déjà ancien,  qui en quelque sorte ouvrait les vannes avec le valable longtemps décrié, quelles étapes n'avons-nous pas franchies!  Impacter, retoquer, factuel, olympien, événementiel, fissure, fracture, pourquoi pas au passage abracadabrantesque qui certes s'empoussière quelque peu, jacter, équitable, jupitérien, civique, pédagogie, bras de fer, systémique, fonctionnel, empathie, fusible... tous vocables existant de longtemps pour usage raisonnable dans leur sens initial et devenus monnaie courante de tout entretien même au niveau du trottoir ou du marché. Et que dire des notions naguère sagement  confinées dans leurs domaines respectifs et qu'à présent chacun utilise doctement, mais en leur conférant un emploi et une signification rigoureusement personnels, tels laïcité, républicain, démocratie, social, avancer? Oui, ils existaient à peu près tous, mais le commun des mortels s'en servait peu. Désormais ils ont engorgé nos médias : au lieu de les entendre avec respect utilisés par les qui de droit, chacun y recourt pour épicer son discours et le mettre au goût du jour. La France d'en bas a parfaitement le droit de parler en même temps que la France d'en haut, et sur les mêmes sujets, et avec le même vocabulaire, mais leurs mentalités étant différentes les territoires sémantiques s'en ressentent et ne font rien pour s'en tenir ... au sens commun.

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6 janvier 2020 1 06 /01 /janvier /2020 12:51

BEAU DEPART

 

          Alors, on y va? Tout le monde repart du bon pied? Des belles résolutions plein le coeur? Des grands projets? Une promesse de régularité stricte dans l'envoi des blogs? (ça c'est pour moi, et si je m'engage sur cette régularité qui me concerne directement, je ne saurais en faire de même pour la livraison de "Laure à l'Œuvre" : je vous ai déjà suffisamment donné de preuves piteuses de mon savoir-faire pour que vous me deviniez dépendante du correcteur disponible qui veut bien mettre de l'ordre dans mon désordre - autrement dit, de quoi inscrire un gros point d'interrogation sur vos agendas des vendredis à venir). Bon, d'accord? Alors on y va! Autour de nous va gronder toute cette semaine et même au cours du mois la rumeur de la rue, toujours attendant qu'on réponde clairement Oui on Non à deux ou trois questions qu'elle pose depuis plus d'un an, à propos desquelles on lui répond "pédagogie, consultations, débats, contacts directs et chaleureux". En apparence, tout cela paraît sympa, bon enfant, entente partagée, mais en réalité il faut entendre, dans l'ordre, "entêtement, je n'en ferai qu'à ma tête, causez toujours ça ne m'intéresse pas, les contacts bains de foule et sans huées  c'est seulement ça que je recherche". De quoi naturellement finir par énerver, à force de faire désordre (et faire désordre de la part d'un  patron c'est consternant et inadmissible). D'où la consternation de la rue et son refus d'admettre une gouvernance fondée sur le Droit dans mes Bottes et le "Je n'entends que mon nombril et ne m'entends qu'avec lui", l'un et l'autre faisant quand même un peu jeune comme programmes quand on y réfléchit.

                                                                               

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2 janvier 2020 4 02 /01 /janvier /2020 18:16

LAURE A L' ŒUVRE, chapitre M, pages 126 à 129

 

(vendredi 3 janvier)

 

 

CHAPITRE  M

 

 

         Et puis il y avait le trésor des voix enregistrées – dans le cœur sans doute, nulle part ailleurs. Le parler précis, un peu pointu, jamais bousculé, de la mère : haut perché, car c’était une soprano fière de sa voix, et depuis longtemps puisqu’elle chantait en solo le Venite adoremus de la messe de Noël à Cluny quand elle avait douze ans et qu’on l’avait reconduite dans cette fonction jusqu’à son mariage. La gouaille de son père, la gravité de son ton  officiel, sa voix de conférencier, son aptitude à mimer les façons de parler d’autrui, à singer les façons de faire – et cet arrière-plan de dérision toujours perceptible dans ses professions de foi les plus appuyées – Bien sûr que je suis heureux avec ma Maimaine, moi, comme un petit poisson dans le vitriol ! ». Il n’y avait rien à en dire, pas de formulation à mettre sur pied. On entendait, c’était tout. C’était délassant et drôle, un peu émouvant parfois.

Dès que l’image devenait plus complexe, on était bien obligé de recourir à la mise aux mots. Cela se faisait sans la moindre peine la plupart du temps, mais on avait besoin de l’opération parole, d’abord parce que la parole ne se détachait pas de la voix, elle en faisait partie – oh la Nuit de Rameau, au moment du dessert quand on avait une petite célébration au programme, la visite de la Cousine Fischer un jour de Carnaval, ou un dimanche de poulet de Bresse pour fêter un anniversaire un peu marquant. .. La Nuit de Silcher d’abord, comme un exercice de mise en voix, presque comme une parente pauvre – et puis celle de Rameau, sorte de sommet dans le culte des musiques spirituelles telles la famille les concevait à l’époque  (pas de concerts dans les églises, pas de Bach pour le piano) : l’exécution du monument nécessitait de la concentration, et c’était bien le seul moment où frère et sœur acceptaient de cesser leurs disputes, pincements sournois, coups de pied sous la table, insultes chuchotées, menaces obscures mais terrorisantes pour le petit frère quand l’aînée, qui venait de « faire » le Moyen Age en histoire de France, pouvait puiser savamment dans les tortures mises sur pied par l’Inquisition – et on ne pouvait nier qu’il y avait de quoi épouvanter les innocents.

Chacun chantait sa partie, ce qui pour chaque syllabe créait une ample harmonie de sérénité et de plénitude dont aucun ne se lassait jamais. Elle, elle attendait surtout, lorsque, pour répéter les mots, les voix s’élevaient et se renforçaient – (Ton calme est infini…ça c’était pour le premier couplet, et quand on le répétait en enflant le volume, elle guettait que la voix du petit frère, si fraîche et pure, prononçât sur cal- le même son, ce qui au cœur des trois autres partitions donnait un intervalle de seconde inattendu sans doute qui, à elle en tout cas, donnait des frissons de béatitude). Et pour le deuxième couplet le miracle se reproduisait : c’était à Dissipe sa douleur, c’était sur ssi-qu’il répétait la même note, précieuse, délicate, redonnant naissance à cette provocante seconde à son tour génératrice de frissons. Elle n’en avait jamais parlé au petit frère, c’étaient là des sujets qu’elle n’aurait pas su expliquer ni commenter, mais elle sentait bien que le petit frère de son côté devait apprécier cet intervalle de seconde juste le temps d’une presque dissonance, elle le devinait à la manière dont il faisait sa voix aussi belle, aussi ronde, aussi inspirée que possible.

         Il eût été bien difficile de ne pas recourir aux mots, dans ces citations de concerts familiaux où personne ne chipotait sur les paroles, même si de temps à autre s’élevaient quelques contestations sur la mesure. Le texte était tout prêt, s’imposait. Et quand elle parlait de formulation, c’était à tout autre chose qu’elle songeait, à l’intervention de l’expression au moment où la pensée, ou l’image, ou le souvenir, arrivait au jour. Oui, la mémoire déchargeait son colis, livrait une forme brute, certes riche de possibilités mais dont il fallait s’emparer, à laquelle il fallait donner vie, allure, solidité, sens – toute une élaboration indispensable, toute une construction à partir du gros œuvre. Dès que la mémoire avait effectué la présentation du souvenir, l’intervention de l’expression s’opérait, s’emparant de la livraison déposée dans son élan paresseux, le travail des neurones se précisait, accouchant, remodelant, manipulant, étoffant. Elle arrivait en fin de parcours, mais en vérité dès le début de son écriture elle avait d’emblée dominé les mécanismes si souples qui lui avaient permis de faire palpiter les images dans leur entremêlement avec les émotions, elle avait deviné qu’avec la maîtrise des mots cela constituerait son fonds de commerce, elle s’était installée dans ce territoire qu’elle s’était tranquillement alloué, elle s’y était enracinée, oui, naturalisée.

         Et c’était de leur plein élan que les mots venaient. Aucun souvenir ne gagnait l’existence s’il n’était pas mis aux mots, mais les mots venaient tout seuls du même pas que s’effectuait la sortie hors des limbes, ils coulaient sans un accroc au même rythme que l’image arrivant à l’air du dehors. C’était ce qu’il fallait faire  avec la moindre suggestion, si on voulait la transformer en remembrance qui pût tenir debout, qui pût prendre un peu de corps. Qu’éventuellement on pût présenter, voire raconter – et chaque fois qu’elle en arrivait là elle haussait les épaules. Raconter quoi ? et à qui ? et pour quelle raison ? Les trois questions demeuraient pour l’instant sans réponse. Elle n’était même pas sûre que, dans le simple cours d’une conversation à bâtons rompus, en citant à titre d’exemple, cela pût retenir l’attention de Vuk et encore moins son intérêt. Il y aurait beaucoup à faire, si elle devait chercher en dehors de soi le moindre écho de tout ce matériau réservé à son usage personnel.

         De quoi de nouveau secouer la tête devant le projet auquel la poussait Vuk. En l’écoutant, en se persuadant par éclairs qu’il avait raison, elle laissait survivre les automatismes dangereux acquis au cours d’une vie, en particulier ce réflexe qui constituait à envisager comme indiscutablement partageable, comme immédiatement publiable, comme absolument utilisable, toute bribe de vécu qui remontait à sa conscience. Certes le face à face avec soi avait duré depuis toujours, sans cesse ouvert, en quelque sorte public, que la complaisance ou non eût été de jeu. Un matériau de choix, oui, précieux, opulent, qui fournissait de la texture et de la chair au texte, de la chaleur, de la vivacité, de la vérité. Bon. Elle avait su en tirer un maximum, comme le Minimir qui coûtait un miniprix mais faisait un max. D’accord : mais c’était de l’histoire ancienne. Comme l’époque où se situaient les produits de ménage dont les slogans finissaient par perdre leur vertu. Qui se rappelait le test-fenêtre des lessives ? Le « Enfoncez-vous bien cela dans la tête » d’avant la guerre, avec dessin du marteau à l’appui dans les journaux ? L’OMO qui lavait plus blanc – même qu’en Grande-Bretagne c’était PERSIL qui se chargeait de la tâche avec son  « Persil washes whiter » - sans doute à cause des enzymes gloutons (mais ils étaient morts de faim ceux-là, depuis le temps). A l’heure présente – et déjà bien en perte de vitesse – c’étaient les Oméga 3 (ou 6, ou 9 : plus on est de fous, plus on rit) qui négociaient votre cholestérol, et personne ne vous demandait plus « Avez-vous goûté Planta ?» ni personne ne vous brandissait plus les préjugés qui vous coûtaient cher tant que vous n’aviez pas remplacé le beurre par de la margarine.

         C’était mort tout ça. Vécu. Dépassé. Les jeunes d’à présent ne comprendraient plus rien, et dans le fond leur ahurissement serait de même nature et de même intensité que votre ahurissement à vous devant les rites et les façons de parler de la génération actuelle. Non seulement le vocabulaire vous était parfaitement étranger – ipod, podcast, briefing, babacool… - mais les objets, les formules, les rythmes vous déconcertaient absolument (et eux, les jeunes, que diraient-ils devant jitterbug, boogie boogie, charleston, dubo dubon dubonnet, RAF, No Pasaran, ersatz ou succédané, LSK c’est Eski ?) Il fallait comprendre, et admettre, que deux mondes coexistaient, l’un se préparant à disparaître pour laisser la place à l’autre, et que le remplacement se ferait selon les schémas de l’éternité, sans qu’une seconde la compréhension ait été autre qu’approximative dans les meilleurs moments. Et bien entendu ça condamnait toute prétention du souvenir à se faire partager – utile remise en place d’une disposition où elle n’aurait pu dire si c’était la naïveté la plus crasse ou l’outrecuidance la plus ridicule qui tenait la prééminence.

         Et aurait-elle encore tant de souvenirs à engranger ? Ils feraient partie du sous la main, du au jour le jour – à consommer sur place et non à emporter pour de dérisoires conserves. Et tant mieux pour elle si elle avait eu la chance d’en avoir plein une longue vie et de toute sorte, et avec le savoir-faire qui leur avait assuré la mise en lumière, sinon la pérennité. Elle se rappelait l’un des thèmes majeurs du Journal indien, ce bel album né d’une collaboration insolite entre peintures et poèmes dont elle se demandait toujours pourquoi il n’avait pas soulevé l’enthousiasme de plus de lecteurs : l’éphémère du fragment de journal déchiré inclus dans la peinture pour survivre. Certain haïku lui paraissait magique pour décrire le procédé, comme si, collé à un mur, un bout d’affiche tentait de palpiter comme une aile :

 

Le fait s’obstine

          à brandir sa banalité

                    en lambeau

Mais la mousson d’été se lève

          et nul n’écoute

 

Le temps est roi, seul règne l’instant :

 

Charpie du temps

          sur une plaie

Même les frissons de la mémoire

          vont passer outre

                    et s’ouvrir sur le large

 

         C’était bien là une belle façon de situer la durée de l’instant. Oui, la cause était entendue. La mémoire avait servi, et bien servi : qu’elle se repose désormais. Il n’y aurait plus grand-chose à venir – advenir, survenir – dans le peu de jours qui restaient à traverser encore. Ce qui viendrait – adviendrait, surviendrait – serait à cueillir à la main, comme un fruit mûr pour consommation immédiate. Pessimisme foncier, résolu, final : que chacun garde pour soi l’activité de sa mémoire, taillée à sa mesure, intransportable parce qu’indissociable du substrat vaporeux des limbes ou des grands courants échevelés aux grouillements incommunicables. Indécollable. Inadaptable. Impartageable. Du négatif sur toute la ligne, absolu, total. Au fond, une manière comme une autre de se préparer au néant. On en revenait toujours là, ou presque toujours – en tout cas le plus souvent. Elle en avait bien conscience, et cela la troublait, au lieu de cette belle indifférence si proche de la sérénité qu’elle avait imaginée dans ses méditations à froid.

         Il fallait bien envisager la vérité de face. Un horizon rétréci, limité. Elle l’avait rêvé vaste, garni de toutes ses opulences, naturellement tirées du passé, de tous ses passés. Parce que ses passés avaient pris corps, elle les avait rendus montrables, partageables, elle en avait fait de la chair qu’on avait pu contempler, qu’on avait pu étreindre – eh bien c’était fini tout ça, ce qui restait encore debout plaiderait pour elle, témoignerait, se dresserait peut-être avec timidité s’il en était besoin, en cas d’oubli total, de grand silence, d’ignorance absolue. Mais on avait atteint les quotas. Il fallait tirer l’échelle. Le rôle de la mémoire n’allait pas au-delà de sa fonction ancienne déjà dépassée.

 

(à suivre)

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1 janvier 2020 3 01 /01 /janvier /2020 14:36

DES DEUX CÖTES DE LA VITRE INFRANGIBLE

 

          Bonne Année à tous, mes belins-belines! Un premier de l'An, c'est vrai, c'est férié. Mis il faut croire que je m'ennuie de vous puisque je vous offre mes gazouillis : certes c'est moins grandiose que les harangues de M. Macron, mais c'est plus honnête et chargé d'amitié, ce qu'on ne peut pas garantir de son discours du Trône qui a clos l'année mauvaise. Vous connaissez comme moi (puisque c'est le cinéma qui nous sert de documentation, à vous comme à moi) le système raffiné qui permet dans les prisons américaines aux détenus d'échanger quelques mots avec leurs proches : un téléphone pour l'un, un téléphone pour l'autre, des deux côtés d'une vitre infrangible qui permet tout juste de se voir mais ne permet ni le contact ni la conversation en direct. Je n'ai pas pu hier m'empêcher d'évoquer ce type d'entretien tant que M. Macron nous parlait, sans un sourire, sérieux comme un parapluie pour homme et sûr (le benêt!) que ses propos réchauffés allaient lui gagner tous les coeurs. Un commentateur engagé dans le bras de fer avec le patron a réagi immédiatement :"Il n'a toujours rien compris de ce qui se passe sous ses yeux!" C'est vrai : il remue les lèvres sans rien dire, alors qu'on lui corne aux oreilles sans qu'il entende. C'est la transmission au cerveau qui ne se fait pas, comme chez les primitifs et les inévolués. Il n'est pourtant pas tout bête, si? On va se mettre à douter.

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31 décembre 2019 2 31 /12 /décembre /2019 12:09

SOUHAITS

 

          Terminez bien l'année, mes belins-belines : il ne reste plus beaucoup de temps, mais vous avez peut-être des projets de festivités pour joindre l'année an- cienne à l'an nouveau,  et je souhaite que ce programme se réalise au mieux. Du même coup je vous présente tous mes voeux de bonheur et de santé, avec l'espoir que l'horizon 2020 puisse se dégager un peu de ses nuages d'orage et de ses coups de tonnerre qui grondent de manière incessante. Dans les contes de fées le Mage apparaît après une longue absence, il prend la parole tant attendue, tout s'apaise et chacun s'en retourne chez soi en chantonnant, le coeur à l'aise. Je doute que notre contexte actuel soit celui d'un conte de fées... Je souhaite donc que le discours du trône qui doit conclure 2019 emprunte enfin la voix de la raison : hélas ce serait trop beau! Attendons-nous plutôt à des heurts vocaux, annonçant des heurts sociaux prolongeant les colères populaires qui vont s'exacerber à grand bruit. Bonne et heureuse année 2020! Rares seront les coeurs sans amertume.

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